DEBAT DE FOLIE
ET D'AMOUR,
PAR
LOUÏZE LABÉ
LIONNOIZE
ARGUMENT.
JUPITER faisoit un grand festin, où estoit commandé à
tous les Dieus se trouver. Amour et Folie arrivent en mesme instant sur la
porte du Palais : laquelle estant jà fermee, et n'ayant que le guichet ouvert,
Folie voyant Amour jà prest à mettre un pied dedens, s'avance et passe la
premiere. Amour se voyant poussé, entre en colere : Folie soutient lui
apartenir de passer devant. Ils entrent en dispute sur leurs puissances,
dinitez et preseances. Amour ne la pouvant veincre de paroles, met la main à
son arc, et lui lasche une flesche, mais en vain : pource que Folie soudein se
rend invisible : et se voulant venger, óte les yeus à Amour. Et pour couvrir le
lieu où ils estoient, lui mit un bandeau, fait de tel artifice, qu'impossible
est lui oter. Venus se pleint de Folie, Jupiter veut entendre leur diferent. Apolon
et Mercure debatent le droit de l'une et l'autre partie. Jupiter les ayant
longuement ouiz, en demande l'opinion aus Dieus : puis prononce sa sentence.
Les personnes :
FOLIE,
AMOUR,
VENUS,
JUPITER,
APOLON,
MERCURE,
FOLIE.
A ce que je voy, je seray la derniere au festin de
Jupiter, ou je croy que lon m'atent. Mais je voy, ce me semble, le fils de
Venus, qui y va aussi tart que moy. Il faut que je le passe : à fin que lon ne
m'apelle tardive et paresseuse.
AMOUR.
Qui est cette fole qui me pousse si rudement ? quelle
grande háte la presse ? si je t'usse aperçue, je t'usse bien gardé de passer.
FOLIE.
Tu ne m'usse pù empescher, estant si jeune et foible. Mais
à Dieu te command', je vois devant dire que tu viens tout à loisir.
AMOUR.
II n'en ira pas ainsi : car avant que tu m'eschapes, je
te donneray à connoitre que tu ne te dois atacher à moy.
FOLIE.
Laisse moy aller, ne m'arreste point : car ce te sera
honte de quereler avec une femme. Et si tu m'eschaufes une fois, tu n'auras du
meilleur.
AMOUR.
Quelles menasses sont ce cy ? je n'ay trouvé encore
personne qui m'ait menassé que cette fole.
FOLIE.
Tu montres bien ton indiscrecion, de prendre en mal ce
que je t'ay fait par jeu : et te mesconnois bien toy-mesme, trouvant mauvais
que je pense avoir du meilleur si tu t'adresses à moy. Ne vois tu pas que tu
n'es qu'un jeune garsonneau ? de si foible taille que quand j'aurois un bras
lié, si ne te creindrois je gueres.
AMOUR.
Me connois tu bien ?
FOLIE.
Tu es Amour, fils de Venus.
AMOUR.
Comment donques fais tu tant la brave aupres de moy, qui,
quelque petit que tu me voyes, suis le plus creint et redouté entre les Dieus
et les hommes ? et toy femme inconnue, oses tu te faire plus grande que moy ?
ta jeunesse, ton sexe, ta façon de faire te dementent assez; mais plus ton
ignorance, qui ne te permet connoitre le grand degré que je tiens.
FOLIE.
Tu trionfes de dire. Ce n'est à moi à qui tu dois vendre
tes coquilles. Mais di moy, quel est ce grand pouvoir dont tu te vantes ?
AMOUR.
Le ciel et la terre en rendent témoignage. Il n'y ha lieu
ou n'aye laissé quelque trofee. Regarde au ciel tous les sieges des Dieus, et
t'interrogue si quelcun d'entre eus s'est pù eschaper de mes mains. Commence au
vieil Saturne, Jupiter, Mars, Apolon, et finiz aus Demidieus, Satires, Faunes
et Silvains. Et n'auront honte les Deesses d'en confesser quelque chose. Et ne
m'a Pallas espouventé de son bouclier : mais ne l'ay voulu interrompre de ses
sutils ouvrages, ou jour et nuit elle s'employe. Baisse toy en terre, et di si
tu trouveras gens de marque, qui ne soient ou ayent esté des miens. Voy en
lafurieuse mer, Neptune et ses Tritons, me prestans obeïssance. Penses tu que
les infernaus s'en exemptent ? ne les áy je fait sortir de leurs abimes, et
venir espouventer les humains, et ravir les filles à leurs meres : quelques juges qu'ils soient de telz forfaits et transgressions
faites contre les loix ? Et à fin que tu ne doutes avec quelles armes je fay
tant de prouesses, voila mon Arc soul et mes flesches, qui m'ont fait toutes
ces conquestes. Je n'ay besoin de Vulcan qui me forge de foudres, armet, escu
et glaive. Je ne suis accompagné de Furies, Harpies et tourmenteurs de monde,
pour me faire creindre avant le combat. Je n'ay que faire de chariots, soudars,
hommes darmes et grandes troupes de gens : sans lesquelles les hommes ne trionferoient la bas, estant d'eus si peu de chose, qu'un seul (quelque
fort qu'il soit et puissant) est bien empesché alencontre de deus. Mais je n'ay
autres armes, conseil, municion, ayde, que moymesme. Quand je voy les ennemis
en campagne, je me presente avec mon Arc : et laschant une flesche les mets
incontinent en route : et est aussi tot la victoire gaignee, que la bataille
donnee.
FOLIE.
J'excuse un peu ta jeunesse, autrement je te pourrois à
bon droit nommer le plus presomtueus fol du monde. Il sembleroit à t'ouir que
chacun tienne sa vie de ta merci : et que tu sois le vray Signeur et seul
souverein tant en ciel qu'en terre. Tu t'es mal adressé pour me faire croire le
contraire de ce que je say.
AMOUR.
C'est une estrange façon de me nier tout ce que chacun
confesse.
FOLIE.
Je n'ay afaire du jugement des autres : mais quant à moy,
je ne suis si aisee à tromper. Me penses tu de si peu d'entendement, que je ne
connoisse à ton port, et à tes contenances, quel sons tu peus avoir ? Et me
feras tu passer devant les yeus, qu'un esprit leger comme le tien, et ton corps
jeune et flouet, soit dine de telle signeurie, puissance, et autorité, que tu
t'atribues ? Et si quelques aventures estranges, qui te sont avenues, te
déçoivent, n'estime pas que je tombe en semblable erreur, sachant tresbien que
ce n'est par ta force et vertu, que tant de miracles soient avenuz au monde :
mais par mon industrie, par mon moyen et diligence : combien que tu ne me connoisses. Mais si tu veux un peu tenir moyen en ton courrous, je te feray
connoitre en peu d'heure ton arc, et tes flesches, ou tant tu te glorifies,
estre plus molz que paste, si je n'ay bandé l'arc, et trempé le fer de tes flesches.
AMOUR.
Je croy que tu veus me faire perdre pacience. Je ne sache
jamais que personne ait manié mon arc, que moy : et tu me veus faire à croire,
que sans toy je n'en pourrois faire aucun effort. Mais puis qu'ainsi est que tu
l'estimes si peu, tu en feras tout à cette heure la preuve.
Folie se fait invisible,
tellement, qu'Amour ne la peut assener.
AMOUR.
Mais qu'es tu devenue ? comment m'es tu eschapee? Ou je
n'ay sù t'ofenser, pour ne te voir, ou contre toy seule ha rebouché ma flesche
: qui est bien le plus estrange cas qui jamais m'avint. Je pensoy estre seul
d'entre les Dieus, qui me rendisse invisible à eus mesmes quand bon me sembloit
: Et maintenant ay trouvé qui m'a esbloui les yeux. Aumoins di moy, quiconque
sois, si à l'aventure ma flesche t'a frapee, et si elle t'a blessee.
FOLIE.
Ne t'avoy je bien dit, que ton arc et tes flesches n'ont
effort, que quand je suis de la partie. Et pourautant qu'il ne m'a plu d'estre
navree, ton coup ha esté sans effort. Et ne t'esbahis si tu m'as perdue de vuë,
car quand bon me semble, il n'y ha oeil d'Aigle, ou de serpent Epidaurien, qui
me sache apercevoir. Et ne plus ne moins que le Cameleon, je pren quelquefois
la semblance de ceus aupres desquelz je suis.
AMOUR.
A ce que je voy, tu dois estre quelque sorciere ou
enchanteresse. Es tu point quelque Circe, ou Medee, ou quelque
Fée ?
FOLIE.
Tu m'outrages tousjours de paroles : et n'a tenu à toy
que ne l'aye esté de fait. Je suis Deesse, comme tu es Dieu : mon nom est
Folie. Je suis celle qui te fay grand, et abaisse à mon plaisir. Tu lasches
l'arc, et gettes les flesches en l'air : mais je les assois aus coeurs que je
veus. Quand tu te penses plus grand qu'il est possible d'estre, lors par
quelque petit despit je te renge et remets avec le vulgaire. Tu t'adresses
contre Jupiter: mais il est si puissant, et grand, que si je ne dressois ta
main, si je n'avoy bien trempé ta flesche, tu n'aurois aucun pouvoir sur lui. Et
quand toy seul ferois aymer, quelle seroit ta gloire si je ne faisoy paroitre
cet amour par mile invencions ? Tu as fait aymer Jupiter : mais je l'ay fait
transmuer en Cigne, en Taureau, en Or, en Aigle : en danger des plumassiers,
des loups, des larrons et des chasseurs. Qui fit prendre Mars au piege avec ta
mere, si non moy, qui l'avois rendu si mal avisé, que venir faire un povre mari
cocu dedens son lit mesme ? Qu'ust ce esté, si Paris n'ust fait autre chose,
qu'aimer Heleine? Il estoit à Troye, l'autre à Sparte : ils n'avoient garde
d'eus assembler. Ne lui fis je dresser une armee de mer, aller chez Menelas,
faire la court à la femme, l'emmener par force, et puis defendre la querele
injuste contre toute la Grece ? Qui ust parlé des Amours de Dido, si elle n'ust
fait semblant d'aller à la chasse pour avoir la commodité de parler à Enee seule
à seul, et lui montrer telle privauté, qu'il ne devoit avoir honte de prendre
ce que volontiers elle ust donné, si à la fin n'ust couronné son amour d'une
miserable mort ? On n'ust non plus parlé d'elle, que de mile autres hotesses,
qui font plaisir aus passans. Je croy qu'aucune mencion ne seroit d'Artemise,
si je ne lui usse fait boire les cendres de son mari. Car qui ust sù si son
affeccion ust passé celle des autres femmes, qui ont aymé, et regretté leurs
maris et leurs amis ? Les effets et issues des choses les font louer ou
mespriser. Si tu fais aymer, j'en suis cause le plus souvent. Mais si quelque
estrange aventure, on grand effet en sort, en celà tu n'y as rien : mais en est
à moy seule l'honneur. Tu n'as rien que le coeur : le demeurant est gouverné
par moy. Tu ne scez quel moyen faut tenir. Et pour te declarer qu'il faut faire
pour complaire, je te meine et condui : Et ne te servent tes yeus non plus que
la lumiere à un aveugle. Et à fin que tu ne reconnoisses d'orenavant, et que me
saches gré quand je te meneray ou conduiray : regarde si tu vois quelque chose
de toymesme ?
Folie tire les yeus à Amour.
AMOUR.
O Jupiter ! ô ma mere Venus ! Jupiter, Jupiter, que m'a
servi d'estre Dieu, fils de Venus tant bien voulu jusques ici, tant au ciel
qu'en terre, si je suis suget à estre injurié et outragé, comme le plus vil
esclave ou forsaire, qui soit au monde ? Et qu'une femme inconnue m'ait pù
crever les yeus ? Qu'à la malheure fut ce banquet solennel institué pour moy. Me
trouverày je en haut avecques les autres Dieus en tel ordre ? Ils se
resjouiront, et ne feray que me pleindre. O femme cruelle ! comment m'as tu
ainsi acoutré.
FOLIE.
Ainsi se chatient les jeunes et presumptueus, comme toy. Quelle
temerité ha un enfant de s'adresser à une femme, et l'injurier et l'outrager de
paroles : puis de voye de fait tacher à la tuer. Une autre fois estime ceus que
tu ne connois estre, possible, plus grans que toy. Tu as ofensé la Royne des
hommes, celle qui leur gouverne le cerveau, coeur et esprit : à l'ombre de
laquelle tous se retirent une fois en leur vie, et y demeurent les uns plus,
les autres moins, selon leur merite. Tu as ofensé celle qui t'a fait avoir le
bruit que tu as : et ne s'est souciee de faire entendre au Monde, que la
meilleure partie du loz qu'il te donnoit, lui estoit due. Si tu usses esté plus
modeste, encore que je tu fusse inconnue : cette faute ne te fust avenue.
AMOUR.
Comment est il possible porter honneur à une personne,
que l'on n'a jamais vuë? Je ne t'ay point fait tant d'injure que tu dis, vù que
ne te connoissois. Car si j'usse sù qui tu es, et combien tu as de pouvoir, je
t'usse fait l'honneur que merite une grand'Dame. Mais est il possible, s'ainsi
est que tant m'ayes aimé, et aydé en toutes mes entreprises, que m'ayant
pardonné, me rendisses mes yeus ?
FOLIE.
Que tes yeus te soient renduz, ou non, il n'est en mon
pouvoir. Mais je t'acoutreray bien le lieu ou ils estoient, en sorte que lon
n'y verra point de diformité.
Folie bande Amour, et lui met des esles.
Et ce pendant que tu chercheras tes yeus, voici des esles
que je te preste, qui te conduiront aussi bien comme
moy.
AMOUR.
Mais ou avois tu pris ce bandeau si à propos pour me lier
mes plaies.
FOLIE.
En venant j'ay trouvé une des Parques, qui me l'a baillé,
et m'a dit estre de telle nature, que jamais ne te pourra estre oté.
AMOUR.
Comment oté ! je suis donq aveugle à jamais ? O meschante
et traytresse ! il ne te sufit pas de m'avoir crevé les yeus, mais tu as oté
aus Dieus la puissance de me les pouvoir jamais rendre. O qu'il n'est pas dit
sans cause, qu'il ne faut point recevoir present de la main de ses ennemis. La
malheureuse m'a blessé, et me suis mis entre ses mains pour estre pensé. O
cruelles Destinees ! O noire journee ! O moy trop credule ! Ciel,
Terre, Mer, n'aurez vous compassion de voir Amour aveugle ? O infame et
detestable, tu te vanteras que ne t'ay pu fraper, que tu m'as oté les yeus, et
trompé en me fiant en toy. Mais que me sert de plorer ici ? Il vaut mieus que
me retire en quelque lieu apart, et laisse passer ce festin. Puis, s'il est
ainsi que j'aye tant de faveur au Ciel ou en Terre: je trouveray moyen de me
venger de la fausse Sorciere, qui tant m'a fait d'outrage.
Amour sort du Palais de Jupiter,et va resvant à son
infortune.
AMOUR.
Ores suis je las de toute chose. Il vaut mieus par despit
descharger mon carquois, et getter toutes mes flesches, puis rendre arc et trousse
à Venus ma mere. Or aillent, ou elles pourront, ou en Ciel, ou en Terre, il ne
m'en
chaut : Aussi bien ne m'est plus loisible faire aymer qui
bon me semblera. O que ces belles Destinees ont aujourdhui fait un beau trait,
de m'avoir ordonné estre aveugle, à fin qu'indiferemment, et sans accepcion de
personne, chacun soit au hazard de mes traits et de mes flesches. Je faisois
aymer les jeunes pucelles, les jeunes hommes : j'acompagnois les plus jolies
des plus beaus et plus adroits. Je pardonnois aus laides, aux viles et basses
personnes : je laissois la vieillesse en paix : Maintenant, pensant fraper un
jeune, j'asseneray sus un vieillart : au lieu de quelque beau galand, quelque
petit laideron à la bouche torse : Et aviendra qu'ils seront les plus amoureus,
et qui plus voudront avoir de faveur en amours : et possible par importunité,
presens, ou richesses, ou disgrace de quelques Dames, viendront au dessus de
leur intencion : Et viendra mon regne en mespris entre
les hommes, quand ils y verront tel desordre et mauvais gouvernement. Baste :
en aille comme il pourra. Voila toutes mes flesches. Tel en soufrira, qui n'en
pourra mais.
VENUS.
Il estoit bien tems que je te trouvasse, mon cher fils,
tant tu m'as donné de peine. A quoy tient il, que tu n'es venu au banquet de
Jupiter ? Tu as mis toute la compagnie en peine. Et en parlant de ton absence,
Jupiter ha ouy dix mille pleintes de toy d'une infinité d'artisans, gens de
labeur, esclaves, chambrieres, vieillars, vieilles edentees, crians tous à
Jupiter qu'ils ayment: Et en sont les plus aparens fachez, trouvant mauvais,
que tu les ayes en cet endroit egalez à ce vil populaire : et que la passion
propre aus bons esprits soit aujourd'hui familiere et commune aus plus lourds
et grossiers.
AMOUR.
Ne fust l'infortune, qui m'est avenue, j'usse assisté au
banquet, comme les autres, et ne fussent les pleintes, qu'avez ouyes, esté
faites.
VENUS.
Es tu blessé, mon fils ? Qui t'a ainsi bandé les yeus?
AMOUR.
Folie m'a tiré les yeus : et de peur qu'ils ne me fussent
renduz, elle m'a mis ce bandeau qui jamais ne me peut estre oté.
VENUS.
O quelle infortune ! he moy miserable ! Donq tu ne me
verras plus, cher enfant ? Au moins si te pouvois arroser la plaie de mes
larmes.
Venus tasche à desnouer la bande.
AMOUR.
Tu pers ton temps : les neuz sont indissolubles.
VENUS.
O maudite ennemie de toute sapience, ô femme abandonnee,
ô à tort nommee Deesse, et à plus grand tort immortelle. Qui vid onq telle
injure ? Si Jupiter, et les Dieus me croient. A tout le moins que jamais cette
meschante n'ait pouvoir sur toy, mon fils.
AMOUR.
A tard se feront ces defenses, il les failloit faire
avant que fusse aveugle : maintenant ne me serviront gueres !
VENUS.
Et donques Folie, la plus miserable chose du monde, ha le
pouvoir d'oter à Venus le plus grand plaisir qu'elle ust en ce monde : qui
estoit quand son fils Amour la voyoit. En ce estoit son contentement, son
désir, sa félicité. Helas, fils infortuné ! O desastre d'Amour ! O mere desolee ! O Venus sans fruit belle ! Tout ce que nous aquerons, nous le laissons à
nos enfans : mon tresor n'est que beauté, de laquelle que chaut il à un
aveugle? Amour tant cheri de tout le monde, comme as tu trouvé beste si
furieuse, qui t'ait fait outrage ! Qu'ainsi soit dit, que tous ceus qui
aymeront (quelque faveur qu'ils ayent) ne soient sans mal, et
infortune, à ce qu'ils ne se dient plus heureus, que le cher fils de Venus.
AMOUR.
Cesse tes pleintes douce mere : et ne me redouble mon mal
te voyant ennuiee. Laisse moy porter seul mon infortune et ne desire point mal
à ceus qui me suivront.
VENUS.
Allons, mon fils, vers Jupiter, et lui demandons
vengeance de cette malheureuse.
VENUS.
Si onques tu uz pitié de moy, Jupiter, quand le fier
Diomede me navra, lors que tu me voyois travailler pour sauver mon fils Enee de
l'impetuosité des vents, vagues, et autres dangers, esquels il fut tant au
siege de Troye, que depuis : si mes pleurs pour la mort de mon Adonis te
murent à compassion : la juste douleur, que j'ay pour l'injure faite à mon fils
Amour, te devra faire avoir pitié de moy. Je dirois que c'est, si les larmes ne
m'empeschoient. Mais regarde mon fils en quel estat il est, et tu connoitras
pourquoy je me pleins.
JUPITER.
Ma chere fille, que gaignes tu avec ces pleintes me
provoquer à larmes ? Ne scez tu l'amour que je t'ay portee de toute memoire ? As
tu defiance, ou que je ne te veuille secourir, ou que je ne puisse ?
VENUS.
Estant la plus afligee mere du monde, je ne puis parler,
que comme les afligees. Encore que vous m'ayez tant montré de faveur et
d'amitié, si est ce que je n'ose vous suplier, que de ce que facilement vous
otroiriez au plus estrange de la terre. Je vous demande justice, et vengeance
de la plus malheureuse femme qui fust jamais, qui m'a mis mon fils Cupidon en
tel ordre que voyez. C'est Folie, la plus outrageuse Furie qui onques fut es
Enfers.
JUPITER.
Folie! ha elle esté si hardie d'atenter à ce, qui plus
vous estoit cher ? Croyez que si elle vous ha fait tort, que telle punicion en
sera faite, qu'elle sera exemplaire. Je pensois qu'il n'y ust plus debats et
noises que entre les
hommes : mais si cette outrecuidee ha fait quelque
desordre si pres de ma personne, il lui sera cher vendu. Toutefois il la faut
ouir, à fin qu'elle ne se puisse pleindre. Car encore que je puisse savoir de
moymesme la verité du fait, si ne veus je point mettre en avant cette coutume,
qui pourroit tourner à consequence, de condamner une personne sans l'ouir. Pource,
que Folie soit apelee.
FOLIE.
Haut et souverein Jupiter, me voici preste à respondre à
tout ce qu'Amour me voudra demander. Toutefois j'ay une requeste à te faire. Pource
que je say que de premier bond la plus part de ces jeunes Dieus seront du côté
d'Amour, et pourront faire trouver ma cause mauvaise en m'interrompant, et
ayder celle d'Amour accompagnant son parler de douces acclamacions : je te
suplie qu'il y ait quelcun des Dieus qui parle pour moy, et quelque autre pour
Amour : à fin que la qualité des personnes ne soit plus tot consideree, que la
verité du fait. Et pource que je crein ne trouver aucun, qui, de peur d'estre
apelé fol, ou ami de Folie, veuille parler pour moy : je te suplie commander à
quelcun de me prendre en sa garde et proteccion.
JUPITER.
Demande qui tu voudras, et je le chargeray de parler pour
toy.
FOLIE.
Je te suplie donq que Mercure en ait la charge. Car
combien qu'il soit des grans amis de Venus, si suis je seure, que s'il
entreprent parler pour moy, il n'oublira rien qui serve à ma cause.
JUPITER.
Mercure, il ne faut jamais refuser de porter parole pour
un miserable et afligé : Car ou tu le mettras hors de peine, et sera ta louenge
plus grande, d'autant qu'auras moins ù de regard aus faveurs et richesses, qu'à
la justice et droit d'un povre homme : ou ta priere ne lui servira de rien, et
neanmoins ta pitié, bonté et diligence, seront recommandees. A cette cause tu
ne dois diferer ce que cette povre afligee te demande : Et ainsi je veus et
commande que tu le faces.
MERCURE.
C'est chose bien dure à Mercure moyenner desplaisir à
Venus. Toutefois, puis que tu me contreins, je feray mon devoir tant que Folie
aura raison de se contenter.
JUPITER.
Et toy, Venus, quel des Dieus choisiras tu ? l'affeccion
maternelle, que tu portes à ton fils, et l'envie de voir venger l'injure, qui
lui ha esté faite, te pourroit transporter. Ton fils estant irrité, et navré
recentement, n'y pourroit pareillement satisfaire. A cette cause, choisi quel
autre tu voudras pour parler pour vous : et croy qu'il ne lui sera besoin lui
commander : et que celui à qui tu t'adresseras, sera plus aise de te faire
plaisir en cet endroit, que toy de le requerir. Neanmoins s'il en est besoin,
je le lui commanderay.
VENUS.
Encor que lon ait semé par le monde, que la maison
d'Apolon et la mienne ne s'acordoient gueres
bien : si le crois je de si bonne sorte qu'il ne me
voudra esconduire en cette necessité, lui requerant son ayde à cestui mien
extreme besoin : et montrera par l'issue de cette afaire, combien il y ha plus
d'amitié entre nous, que les hommes ne cuident.
APOLON.
Ne me prie point, Deesse de beauté : et ne fais dificulté
que ne te vueille autant de bien, comme merite la plus belle des Deesses. Et
outre le témoignage, qu'en pourroient rendre tes jardins, qui sont en Cypre et
Ida, si bien par moy entretenus, qu'il n'y ha rien plus plaisant au monde :
encore connoitras tu par l'issue de cette querelle combien je te porte
d'affeccion et me sens fort aise que, te retirant vers moy en cet afaire, tu
declaires aus hommes comme faussement ils ont controuvé, que tu avois conjuré
contre toute ma maison.
JUPITER.
Retirez vous donq un chacun, et revenez demain a
semblable heure, et nous mettrons peine d'entendre et vuider vos querelles.
Cupidon vient donner le bon jour à Jupiter.
JUPITER.
Que dis tu petit mignon ? Tant que ton diferent soit
terminé, nous n'aurons plaisir de toy. Mais ou est ta mere ?
AMOUR.
Elle est allee vers Apolon, pour l'amener au consistoire
des Dieus. Ce pendant elle m'a commandé venir vers toy te donner le bon jour.
JUPITER.
Je la plein bien pour l'ennui qu'elle porte de ta
fortune. Mais je m'esbahi comme, ayant tant ofensé de hauts Dieus et grans
Seigneurs, tu n'as jamais ù mal que par Folie !
AMOUR.
C'est pource que les Dieus et hommes, bien avisez,
creingnent que ne leur face pis. Mais Folie n'a pas la consideracion et
jugement si bon.
JUPITER.
Pour le moins te devroient ils haïr, encore qu'ils ne
t'osassent ofenser. Toutefois tous tant qu'ils sont t'ayment.
AMOUR.
Je seroye bien ridicule, si ayant le pouvoir de faire les
hommes estre aymez, ne me faisois aussi estre aymé.
JUPITER.
Si est il bien contre nature, que ceus qui ont reçu tout
mauvais traitement de toy, t'ayment autant comme ceus qui ont ù plusieurs
faveurs.
AMOUR.
En ce se montre la grandeur d'Amour, quand on ayme celui
dont on est mal traité.
JUPITER.
Je say fort bien par experience, qu'il n'est point en
nous d'estre aymez : car, quelque grand degré où je sois, si ay je esté bien
peu aymé : et tout le bien qu'ay reçu, l'ay plus tot ù par force et finesse,
que par amour.
AMOUR.
J'ay bien dit que je fay aymer encore ceus, qui ne sont
point aymez : mais si est il en la puissance d'un chacun le plus souvent de se
faire aymer. Mais peu se treuvent, qui facent en amour tel devoir qu'il est
requis.
JUPITER.
Quel devoir ?
AMOUR.
La premiere chose dont il faut s'enquerir, c'est s'il y
ha quelque Amour imprimee : et s'il n'y en ha, ou qu'elle ne soit encor
enracinee, ou qu'elle soit desja toute usee, faut songneusement chercher quel
est le naturel de la personne aymee; et, connoissant le notre, avec les
commoditez, façons, et qualitez estre semblables, en user : si non, le changer.
Les Dames que tu as aymees, vouloient estre louees, entretenues par un long
temps, priees, adorees : quell'Amour penses tu qu'elles t'ayent porté, te
voyant en foudre, en Satire, en diverses sortes d'Animaus, et converti en
choses insensibles ? La richesse te fera jouir des
dames qui sont avares : mais aymer non. Car cette affeccion de gaigner ce qui
est au coeur d'une personne, chasse la vraye et entiere Amour : qui ne cherche
son proufit, mais celui de la personne, qu'il ayme. Les autres especes
d'Animaus ne pouvoient te faire amiable. Il n'y ha animant courtois et gracieus
que l'homme, lequel puisse se rendre suget aus complexions d'autrui, augmenter
sa beauté et bonne grace par mile nouveaus artifices : plorer, rire, chanter,
et passionner la personne qui le voit. La lubricité et ardeur de reins n'a rien
de commun, ou bien peu avec Amour. Et pource les femmes ou jamais n'aymeront,
ou jamais ne feront semblant d'aymer pour ce respect. Ta magesté Royale encores
ha elle moins de pouvoir en ceci : car Amour se plait de
choses egales. Ce n'est qu'un joug, lequel faut qu'il soit porté par deus
Taureaus semblables : autrement le harnois n'ira pas droit. Donq quand tu
voudras estre aymé, descens en bas, laisse ici ta couronne et ton sceptre, et
ne dis qui tu es. Lors tu verras en bien servant et aymant quelque Dame, que
sans qu'elle ait egard à richesse ne puissance, de bon gré t'aymera. Lors tu
sentiras bien un autre contentement, que ceus que tu as uz par le passé: et au
lieu d'un simple plaisir, en recevras un double. Car autant y ha il de plaisir
à estre baisé et aymé, que de baiser et aymer.
JUPITER.
Tu dis beaucoup de raisons : mais il faut un long tems,
une sugeccion grande, et beaucoup de passions.
AMOUR.
Je say bien qu'un grand Signeur se fache de faire
longuement la court, que ses afaires d'importance ne permettent pas qu'il s'y
assugettisse, et que les honneurs qu'il reçoit tous les jours, et autres
passetems sans nombre, ne lui permettent croitre ses passions, de sorte
qu'elles puissent mouvoir leurs amies à pitié. Aussi ne doivent ils atendre les
grans et faciles contentemens qui sont en Amour. Mais souventefois j'abaisse si
bien les grans, que je les fay à tous, exemple de mon pouvoir.
JUPITER.
Il est tems d'aller au consistoire : nous deviserons une
autrefois plus à loisir.
APOLON.
Si onques te falut songneusement pourvoir à tes afaires,
souverein Jupiter, ou quand avec l'ayde de Briare tes plus proches te vouloient
mettre en leur puissance, ou quand les Geants, fils de la Terre, mettans
montaigne sur montaigne, deliberoient nous venir combattre jusques ici, ou
quand le Ciel et la Terre cuiderent bruler : à cette heure, que la licence des
fols est venue si grande, que d'outrager devant tes yeus l'un des principaus de
ton Empire, tu n'as moins d'occasion d'avoir creinte, et ne dois diferer à
donner pront remede au mal ja commencé. S'il est permis à chacun atenter sur le
lien qui entretient et lie tout ensemble : je voy en peu d'heure le Ciel en desordre,
je voy les uns changer leurs cours, les autres entreprendre sur leurs voisins
une consommacion universelle : ton sceptre, ton trone, ta magesté en danger. Le
sommaire de mon oraison sera conserver ta grandeur en son intégrité, en
demandant vengeance de ceus qui outragent Amour, la vraye ame de tout
l'univers, duquel tu tiens ton sceptre. D'autant donq que ma cause est tant
favorable, conjointe avec la conservacion de ton estat, et que neanmoins je ne
demande que justice : d'autant plus me devras tu atentivement escouter. L'injure
que je meintien avoir été faite à Cupidon, est telle : Il venoit au festin
dernier : et voulant entrer par une porte, Folie acourt apres lui, et lui
mettant la main sus l'espaule le tire en arriere, et s'avance, et passe la
premiere. Amour voulant savoir qui c'estoit, s'adresse à elle. Elle lui dit
plus d'injures, qu'il n'apartient à une femme de bien à dire. De là elle
commence se hausser en paroles, se magnifier, fait Amour petit. Lequel se
voyant ainsi peu estimé, recourt à la puissance, dont tu l'as toujours vù, et
permets user contre toute personne. Il la veut faire aymer : elle evite au
coup. Et feingnant ne prendre en mal, ce que Cupidon lui avoit dit, recommence
à deviser avec lui : et en parlant tout d'un coup lui leve les yeus de la
teste. Ce fait, elle se vient à faire si grande sur lui, qu'elle lui fait entendre de ne lui estre possible le guerir, s'il ne reconnoissoit, qu'il
ne lui avoit porté l'honneur qu'elle meritoit. Que ne feroit on pour recouvrer
la joyeuse vuë du Soleil ? Il dit, il fait tout ce qu'elle veut. Elle le bande,
et pense ses plaies en attendant que meilleure ocasion vinst de lui rendre la
vuë. Mais la traytresse lui mit tel bandeau, que jamais ne sera possible lui
oter : par ce moyen voulant se moquer de toute l'ayde que tu lui pourrois
donner, et encor que tu lui rendisses les yeus, qu'ils fussent neanmoins
inutiles. Et pour le mieus acoutrer lui ha baillé de ses esles, a fin d'estre
aussi bien guidé comme elle. Voilà deus injures grandes et atroces faites à
Cupidon. On l'a blessé, et lui ha lon oté le pouvoir et moyen de guerir. La
plaie se voit, le delit est manifeste : de l'auteur ne s'en faut enquerir. Celle
qui ha fait le coup, le dit, le presche, en fait ses contes par tout. Interrogue
la : plus tot l'aura confessé que ne l'auras demandé. Que reste il ? Quand il
est dit : qui aura tiré une dent, lui en sera tiré une autre : qui aura arraché
un oeil, lui en sera semblablement crevé un, celà s'entent entre personnes
égales. Mais quand on ha ofensé ceus, desquels depend la conservacion de
plusieurs, les peines s'aigrissent, les loix s'arment de severité, et vengent
le tort fait au publiq. Si tout l'Univers ne tient que par certeines
amoureusescomposicions, si elles cessoient, l'ancien Abime reviendroit. Otant
l'amour, tout est ruïné. C'est donq celui, qu'il faut conserver en son estre :
c'est celui, qui fait multiplier les hommes, vivre ensemble, et perpétuer le
monde, par l'amour et solicitude qu'ils portent à leurs successeurs. Injurier
cet Amour, l'outrager, qu'est ce, sinon vouloir troubler et ruïner toutes
choses ? Trop mieus vaudroit que la temeraire se fust adressee à toy : car tu
t'en fusses bien donné garde. Mais s'estant adressee à Cupidon, elle t'a fait
dommage irreparable, et au quel n'as ù puissance de donner ordre. Cette injure
touche aussi en particulier tous les autres Dieus, Demidieus, Faunes, Satires,
Silvains, Deesses, Nynfes, Hommes, et Femmes : et croy qu'il n'y ha Animant, qui ne sente mal, voyant Cupidon blessé. Tu as donq osé, ô
detestable, nous faire à tous despit, en outrageant ce que tu savois estre de
tous aymé. Tu as ù le coeur si malin, de navrer celui qui apaise toutes noises
et querelles. Tu as osé atenter au fils de Venus : et ce en la court de Jupiter
: et as fait qu'il y ha ù ça haut moins de franchise, qu'il n'y ha la bas entre
les hommes, es lieus qui nous sont consacrez. Par tes foudres, ô Jupiter, tu
abas les arbres, ou quelque povre femmelette gardant les brebis, ou quelque
meschant garsonneau, qui aura moins dinement parlé de ton nom : Et cette cy, qui, mesprisant ta magesté, ha violé ton Palais, vit encores
! et ou ? au ciel : et est estimee immortelle, et retient nom de Deesse ! Les
roues des Enfers soutiennent elles une ame plus detestable que cette cy ? Les
montaignes de Sicile couvrent elles de plus execrables personnes ? Et encores
n'a elle honte de se presenter devant vos divinitez : et lui semble (si je
l'ose dire) que serez tous si fols, que de l'absoudre. Je n'ay neantmoins
charge par Amour de requerir vengeance et punicion de Folie. Les gibets,
potences, roues, couteaus, et foudres ne lui plaisent, encor que fust contre
ses malveiullans, contre lesquels mesmes il ha si peu usé de son ire, que, oté
quelque subit courrous de la jeunesse qui le suit, il ne se trouva jamais un
seul d'eus qui ait voulu l'outrager, fors cette furieuse. Mais il laisse le
tout à votre discrecion, ô Dieus : et ne demande autre chose, sinon que ses
yeus lui soient rendus, et qu'il soit dit, que Folie ha ù tort de l'injurier et
outrager. Et à ce que par ci apres n'avienne tel desordre, en cas que ne
vueillez ensevelir Folie sous quelque montaigne, ou la mettre à l'abandon de
quelque aigle, ce qu'il ne requiert, vous vueillez ordonner, que Folie ne se
trouvera pres du lieu où Amour sera, de cent pas à la ronde. Ce que trouverez
devoir estre fait, apres qu'aurez entendu de quel grand
bien sera cause Amour, quand il aura gaigné ce point : et de combien de maus il
sera cause, estant si mal accompaigné, mesmes à present qu'il ha perdu les
yeus. Vous ne trouverez point mauvais que je touche en brief en quel honneur et
reputation est Amour entre les hommes, et qu'au demeurant de mon oraison je ne
parle guere plus que d'eus. Donques les hommes sont faits l'image et semblance
de nous, quant aus esprits leurs corps sont composez de plusieurs et diverses
complexions : et entre eus si diferent tant en figure, couleur et forme, que
jamais en tant de siecles, qui ont passé, ne s'en trouva, que deus ou trois
pers, qui se ressemblassent : encore leurs serviteurs et domestiques les
connoissoient particulièrement l'un d'avec l'autre. Estans ainsi en meurs,
complexions, et forme dissemblables, sont neanmoins ensemble liez et assemblez
par une benivolence, qui les fait vouloir bien l'un à l'autre : et ceus qui en
ce sont les plus excellens, sont les plus reverez entre eus. Delà est venue la
premiere gloire entre les hommes. Car ceus qui avoient inventé quelque chose à
leur proufit, estoient estimez plus que les autres. Mais faut penser que cette
envie de proufiter en publiq, n'est procedee de gloire,comme estant la gloire
posterieure en tems. Quelle peine croyez vous qu'a ù Orphee pour destourner les
hommes barbares de leur acoutumee cruauté ? pour les faire assembler en
compagnies politiques ? pour leur mettre en horreur le piller et robber
l'autrui ? Estimez vous que ce fust pour gain ? duquel ne se parloit encores
entre les hommes, qui n'avoient fouillé es entrailles de la terre ? La gloire
comme j'ay dit, ne le pouvoit mouvoir. Car n'estans point encore de gens
politiquement vertueus, il n'y pouvoit estre gloire, ny envie de gloire. L'amour
qu'il portoit en general aus hommes, le faisoit travailler à les conduire à
meilleure vie. C'estoit la douceur de sa Musique, que lon dit avoir adouci les
Loups, Tigres, Lions : attiré les arbres, et amolli les pierres. Et quelle
pierre ne s'amolliroit entendant le dous preschement de celui qui amiablement
la veut atendrir pour recevoir l'impression de bien et honneur ? Combien
estimez vous que Promethee soit loué à bas pour l'usage du feu, qu'il inventa ?
Il le vous desroba, et encourut votre indignacion. Estoit ce qu'il vous voulust
ofenser? je croy que non: mais l'amour, qu'il portoit à l'homme, que tu lui
baillas, ô Jupiter, commission de faire de terre, et l'assembler de toutes
pieces ramassees desautres animaus. Cet amour que l'on porte en general à son
semblable, est en telle recommandacion entre les hommes, que le plus souvent se
trouvent entre eus qui pour sauver un païs, leur parent, et garder l'honneur de
leur Prince, s'enfermeront dedens lieus peu defendables, bourgades, colombiers
: et quelque assurance qu'ils ayent de la mort, n'en veulent sortir a quelque
composicion que ce soit, pour prolonger la vie à ceus que l'on ne peut
assaillir que apres leur ruïne. Outre cette afeccion generale, les hommes en
ont quelque particuliere l'un envers l'autre, et laquelle, moyennant qu'elle
n'ait point le but de gain, ou deplaisir de soymesme, n'ayant respect à celui,
que lon se dit aymer, est en tel estime au monde, que lon ha remarqué
songneusement par tous les siecles ceus, qui se sont trouvez excellens en icelle, les ornant de tous les plus honorables titres que les hommes
peuvent inventer. Mesmes ont estimé cette seule vertu estre sufisante pour d'un
homme faire un Dieu. Ainsi les Scythes deïfierent Pylade et Oreste, et leur
dresserent temples et autels, les apelans les Dieus d'amitié. Mais avant iceus
estoit Amour, qui les avoit liez et uniz ensemble. Raconter l'opinion, qu'ont
les hommes des parens d'Amour, ne seroit hors de propos, pour montrer qu'ils
l'estiment autant ou plus, que nul autre des Dieus. Mais en ce ne sont d'un
acord, les uns le faisant sortir de Chaos et de la Terre : les autres du Ciel
et de la Nuit : aucuns de Discorde et de Zephire : autres de Venus la vraye
mere, l'honorant par ses anciens peres et meres, et par les effets merveilleus
que de tout tems il ha acoutumé montrer. Mais il me semble que les Grecs d'un
seul surnom qu'i1s t'ont donné, Jupiter, t'apelant amiable, témoignent assez
que plus ne pouvoient exaucer Amour, qu'en te faisant participant de sa nature.
Tel est l'honneur que les plus savans et plus renommez des hommes donnent à
Amour. Le commun populaire le prise aussi et estime pour les grandes
experiences qu'il voit des commoditez, qui proviennent de lui. Celui qui voit
que l'homme (quelque vertueus qu'il soit) languit en sa maison, sans l'amiable
compagnie d'une femme, qui fidelement lui dispense son bien, lui augmente son
plaisir, ou le tient en bride doucement, de peur qu'il n'en prenne trop, pour
sa santé, lui ote les facheries, et quelquefois les empesche de venir,
l'appaise, l'adoucit, le traite sain et malade, le fait avoir deus corps,
quatre bras, deus ames, et plus parfait que les premiers hommes du banquet de
Platon, ne confessera il que l'amour conjugale est dine
de recommandacion ? et n'atribuera cette felicité au mariage, mais à l'amour
qui 1'entretient. Lequel, s'il defaut en cet endroit, vous verrez l'homme
forcené, fuir et abandonner sa maison. La femme au contraire ne rit jamais,
quand elle n'est en amour avec son mari. Ilz ne sont jamais en repos. Quand
l'un veut reposer, l'autre crie. Le bien se dissipe, et vont toutes choses au
rebours. Et est preuve certeine, que la seule amitié fait avoir en mariage le
contentement, que l'on dit s'y trouver. Qui ne dira bien de l'amour
fraternelle, ayant veu Castor et Pollux, l'un mortel estre fait immortel à
moitié du don de son frere ? Ce n'est pas estre frere, qui cause cet heur (car
peu de freres sont de telle sorte) mais l'amour grande qui estoit entre eus. Il
seroit long à discourir, comme Jonathas sauva la vie à David : dire l'histoire
de Pythias et Damon : de celui qui quitta son espouse à son ami la premiere
nuit, et s'en fuit vagabond par le monde. Mais pour montrer quel bien vient
d'amitié, j'allegueray le dire d'un grand Roy, lequel, ouvrant une grenade,
interrogué de quelles choses il voudroit avoir autant, comme il y avoit de
grains en la pomme, respondit : de Zopires. C'estoit ce Zopire, par le moyen
duquel il avoit recouvré Babilone. Un Scyte demandant en mariage une fille, et
sommé de bailler son bien par declaracion, dit : qu'il n'avoit autre bien que
deus amis, s'estimant assez riche avec telle possession pour oser demander la
fille d'un grand Seigneur en mariage. Et pour venir aus femmes, ne sauva
Ariadne la vie à Thesee ? Hypermnestre à Lyncee ? Ne se sont trouvees des
armees en danger en païs estranges, et sauvees par l'amitié que quelques Dames
portoient aus : Capiteines ? des Rois remiz en leurs principales citez par les
intelligences, que leurs amies leur avoient pratiquees secretement ? Tant y ha
de povres soudars, qui ont esté eslevez par leurs amies es Contez, Duchez,
Royaumes qu'elles possedoient. Certainement tant de commoditez provenans aus
hommes par Amour ont bien aydé à l'estimer grand. Mais plus que toute chose,
l'afeccion naturelle, que tous avons à aymer, nous le fait eslever et exalter. Car
nous voulons faire paroitre, et estre estimé ce à quoy nous nous sentons
enclins. Et qui est celui des hommes, qui ne prenne plaisir, ou d'aymer, ou
d'estre aymé ? Je laisse ces Mysanthropes, et Taupes cachees sous terre, et
enseveliz de leurs bizarries, lesquels auront de par moy tout loisir de n'estre
point aymez, puis qu'il ne leur chaut d'aymer. S'il m'estoit licite, je les
vous depeindrois, comme je les voy decrire aus hommes de bon esprit. Et
neanmoins il vaut mieus en dire un mot, à fin de connoitre combien est mal
plaisante et miserable la vie de ceus, qui se sont exemptez d'Amour. Ils dient
que ce sont gens mornes, sans esprit, qui n'ont grace aucune à parler, une voix
rude, un aller pensif, un visage de mauvaise rencontre, un oeil baissé,
creintifs, avares, impitoyables, ignorans, et n'estimans personne: Loups
garous. Quand ils entrent en leur maison, ils creingnent que quelcun les
regarde. Incontinent qu'ils sont entrez, barrent leur porte, serrent les
fenestres, mengent sallement sans compagnie, la maison mal en ordre : se
couchent en chapon le morceau au bec. Et lors à beaus gros bonnets gras de deus
doits d'espais, la camisole atachee avec esplingues enrouillees jusques au
dessous du nombril, grandes chausses de laine venans à mycuisse, un oreiller
bien chaufé et sentant sa gresse fondue : le dormir acompagné de toux, et
autres tels excremens dont ils remplissent les courtines. Un lever pesant, s'il
n'y a quelque argent à recevoir : vieilles chausses rapetassees: souliers de
païsant : pourpoint de drap fourré : long saye mal ataché devant : la robbe qui
pend par derriere jusques aus espaules : plus de fourrures et pelisses :
calottes et larges bonnets couvrans les cheveus mal pignez : gens plus fades à
voir, qu'un potage sans sel à humer. Que vous en semble il ? Si tous les hommes
estoient de cette sorte, y auroit il pas peu de plaisir de vivre avec eus ? Combien
plus tot choisiriez vous un homme propre, bien en point, et bien parlant, tel
qu'il ne s'est pù faire sans avoir envie de plaire à quelcun ! Qui ha inventé
un dous et gracieus langage entre les hommes ? et ou premierement ha il esté
employé ? ha ce esté à persuader de faire guerre au païs ? eslire un Capiteine
? acuser ou defendre quelcun ? Avant que les guerres se fissent, paix,
alliances et consideracions en publiq : avant qu'il fust besoin de Capiteines,
avant les premiers jugemens que fites faire en Athenes, il y avoit quelque
maniere plus douce et gracieuse, que le commun : de laquelle userent Orphee,
Amphion, et autres. Et ou en firent preuve les hommes, sinon en Amour ? Par
pitié on baille à manger à une creature, encore qu'elle n'en demande. On pense
à un malade, encore qu'il ne veuille guerir. Mais qu'une femme ou homme
d'esprit, prenne plaisir à l'afeccion d'une personne, qui ne la peut
descouvrir, lui donne ce qu'il ne peut demander, escoute un rustique et barbare
langage : et tout tel qu'il est, sentant plus son commandement, qu'amoureuse
priere, cela ne se peut imaginer. Celle, qui se sent aymee, ha quelque
autorité, sur celui qui l'ayme: car elle voit en son pouvoir, ce que l'Amant
poursuit, comme estant quelque grand bien et fort desirable. Cette autorité
veut estre reveree en gestes, faits, contenances, et paroles. Et de ce vient,
que les Amans choisissent les façons de faire, par lesquelles les personnes
aymees auront plus d'ocasion de croire l'estime et reputacion que lon ha
d'elles. On se compose les yeus à douceur et pitié, on
adoucit le front, on amollit le langage, encore que de son naturel l'Amant ust
le regard horrible, le front despité, et langage sot et rude : car il ha
incessamment au coeur l'object de l'amour, qui lui cause un desir d'estre dine
d'en recevoir faveur, laquelle il scet bien ne pouvoir avoir sans changer son
naturel. Ainsi entre les hommes Amour cause une connoissance de soymesme. Celui
qui ne tache complaire à personne, quelque perfeccion qu'il ait, n'en ha non
plus de plaisir, que celui qui porte une fleur dedens sa manche. Mais celui qui
desire plaire, incessamment pense à son fait : mire et remire la chose aymee :
suit les vertus qu'il voit lui estre agreables, et s'adonne aus complexions
contraires à soymesme, comme celui qui porte le bouquet en main, donne certein
jugement de quelle fleur vient l'odeur et senteur qui plus lui est agreable. Apres
que l'Amant ha compose son corps et complexion à contenter 1'esprit de l'aymee,
il donne ordre que tout ce qu'elle verra sur lui, ou lui donnera plaisir, ou
pour le moins elle n'y trouvera à se facher. De là ha ù source la plaisante
invencion des habits nouveaus. Car on ne veut jamais venir à ennui et lasseté,
qui provient de voir tousjours une mesme chose. L'homme ha tousjours mesme
corps, mesme teste, mesme bras, jambes et piez : mais il les diversifie de tant
de sortes, qu'il semble tous les jours estre renouvelé. Chemises parfumees de
mile et mile sortes d'ouvrages : bonnet à la saison, pourpoint, chausses
jointes et serrees, montrant les mouvemens du corps bien disposé, mile façons
de bottines, brodequins, escarpins, souliers, sayong, casaquins, robbes,
robbons, cappes, manteaus : le tout en si bon ordre, que rien ne passe. Et que
dirons nous des femmes, l'habit desquelles, et l'ornement de corps, dont elles
usent, est fait pour plaire, si jamais rien fut fait. Est il possible de mieus
parer une teste, que les Dames font et feront à jamais ? avoir cheveus mieus
dorez, crespes, frizez ? acoutrement de teste mieus seant, quand elles
s'acoutreront à l'Espagnole, à la Françoise, à l'Alemande, à l'Italienne, à la
Grecque ? Quelle diligence mettent elles au demeurant de la face ? Laquelle, si
elle est belle, elles contregardent tant bien contre les pluies, vents,
chaleurs, tems et vieillesse, qu'elles demeurent presque tousjours jeunes. Et
si elle ne leur est du tout telle, qu'elles la pourroient desirer, par honneste
soin la se procurent : et l'ayant moyennement agreable, sans plus grande
curiosité, seulement avec vertueuse industrie la continuent, selon la mode de
chacune nacion, contree, et coutume. Et avec tout celà, l'habit propre comme la
feuille autour du fruit. Et s'il y ha perfeccion du corps, ou lineament qui
puisse, ou doive estre vù et montré, bien peu le cache l'agencement du vétement
: ou, s'il est caché, il l'est en sorte, que lon le cuide plus beau et delicat.
Le sein aparoit de tant plus beau, qu'il semble qu'elles ne le veuillent estre
vù : les mamelles en leur rondeur relevees font donner un peu d'air au large
estomac. Au reste, la robbe bien jointe, le corps estreci ou il le faut : les
manches serrees, si le bras est massif : si non, larges et bien enrichies : la
chausse tiree : l'escarpin façonnant le petit pié (car le plus souvent
l'amoureuse curiosité des hommes fait rechercher la beauté jusques au bout des
piez :) tant de pommes d'or, chaines, bagues, ceintures, pendans, gans
parfumez, manchons : et en somme tout ce qui est de beau, soit à l'accoutrement
des hommes ou des femmes, Amour en est l'auteur. Et s'il ha si bien travaillé
pour contenter les yeus, il n'a moins fait aus autres sentimens : mais les ha
tous emmiellez de nouvelle et propre douceur. Les fleurs que tu fiz, ô Jupiter,
naitre es mois de l'an les plus chaus, sont entre les hommes faites hybernalles
: les arbres, plantes, herbages, qu'avois distribuez en divers païs, sont par
l'estude de ceus qui veulent plaire à leurs amies, rassemblez en un verger : et
quelquefois suis contreint, pour ayder à leur afeccion, leur departir plus de
chaleur que le païs ne le requerroit. Et tout le proufit de ce, n'est que se
ramentevoir par ces petis presens en la bonne grace de ces amis et amies. Diray
je que la Musique n'a esté inventee que par Amour ? et est le chant et harmonie
1'effect et signe de l'Amour parfait. Les hommes en usent ou pour adoucir leurs
desirs enflammez, ou pour donner plaisir : pour lequel diversifier tous les
jours ils inventent nouveaus et divers instrumens de Luts, Lyres, Citres,
Doucines, Violons, Espinettes, Flutes, Cornets : chantent tous les jours
diverses chansons : et viendront à inventer madrigalles, sonnets, pavanes,
passemeses, gaillardes, et tout en commemoracion d'Amour : comme celui, pour
lequel les hommes font plus que pour nul autre. C'est pour lui que lon fait des
serenades, aubades, tournois, combats tant à pié qu'à cheval. En toutes
lesquelles entreprises ne se treuvent que jeunes gens amoureus : ou s'ils s'en
treuvent autres meslez parmi, ceux qui ayment emportent tousjours le pris, et
en remercient les Dames, desquelles ils ont porté les faveurs. Là aussi se
raporteront les Comedies, Tragedies, Jeux, Montres, Masques, Moresques. Dequoy
allege un voyageur son travail, que lui cause le long chemin, qu'en chantant
quelque chanson d'Amour, ou escoutant de son compagnon quelque conte et fortune
amoureuse ? L'un loue le bon traitement de s'amie : l'autre se pleint de la
cruauté de la sienne. Et mile accidens, qui interviennent en amours : lettres
descouvertes, mauvais raports, quelque voisine jalouse, quelque mari qui
revient plus tot que lon ne voudroit : quelquefois s'apercevant de ce qui se
fait : quelquefois n'en croyant rien, se fiant sur la preudhommie de sa femme :
et à fois eschaper un soupir avec un changement de parler : puis force excuses.
Brief, le plus grand plaisir qui soit apres amour, c'est d'en parler. Ainsi
passoit son chemin Apulee, quelque Filozofe qu'il fust. Ainsi prennent les plus
severes hommes plaisir d'ouir parler de ces propos, encores qu'ils ne le
veuillent confesser. Mais qui fait tant de Poëtes au monde en toutes langues ?
n'est-ce pas amour ? lequel semble estre le suget, duquel tous Poëtes veulent
parler. Et qui me fait attribuer la poësie à Amour ou dire, pour le moins,
qu'elle est bien aydee et entretenue par son moyen ? c'est qu'incontinent que
les hommes commencent d'aymer, ils escrivent vers. Et ceus qui ont esté
excellens Poëtes, ou en ont tout rempli leurs livres, ou, quelque autre suget
qu'ils ayent pris, n'ont osé toutefois achever leur euvre sans en faire
honorable mencion. Orphee, Musee, Homere, Line, Alcee, Saphon, et autres Poëtes
et Filozofes : comme Platon, et celui qui ha ù le nom de Sage, ha descrit ses
plus hautes concepcions en forme d'amourettes. Et plusieurs autres escriveins
voulans descrire autres invencions, les ont cachées sous semblables propos. C'est
Cupidon qui ha gaigné ce point, qu'il faut que chacun chante ou ses passions,
ou celles d'autrui, ou couvre ses discours d'Amour, sachant qu'il n'y ha rien
qui le puisse faire mieus estre reçu. Ovide a tousjours dit qu'il aymoit. Petrarque
en son langage ha fait sa seule afeccion aprocher à la gloire de celui, qui ha
representé toutes les passions, coutumes, façons, et natures de tous les
hommes, qui est Homere. Qu'a jamais mieus chanté Virgile, que les amours de la
Dame de Carthage ? Ce lieu seroit long, qui voudroit le traiter comme il
meriteroit. Mais il me semble qu'il ne se peut nier, que l'Amour ne soit cause
aus hommes de gloire, honneur, proufit, plaisir : et tel, que sans lui ne se
peut commodément vivre. Pource est il estimé entre les humains, l'honorans et
aymans, comme celui qui leur ha procuré tout bien et plaisir. Ce qui lui ha
esté bien aisé, tant qu'il ha ù ses yeus. Mais aujourd'hui, qu'il en est privé,
si Folie se mesle de ses afaires, il est à creindre, et quasi inévitable, qu'il
ne soit cause dautant de vilenie, incommodité, et desplaisir, comme il ha esté
par le passé d'honneur, proufit, et volupté. Les grands qu'Amour contreingnoit
aymer les petis et les sugetz qui estoient sous eus, changeront en sorte qu'ils
n'aymeront plus que ceus dont ils en penseront tirer service. Les petis, qui
aymoient leurs Princes et Signeurs, les aymeront seulement pour faire leurs
besongnes, en esperance de se retirer quand ils seront pleins. Car ou Amour
voudra faire cette harmonie entre les hautes et basses personnes, Folie se
trouvera pres, qui l'empeschera : et encore es lieus où il se sera ataché. Quelque
bon et innocent qu'il soit, Folie lui meslera de son naturel : tellement que
ceus qui aymeront, feront tousjours quelque tour de fol. Et plus les amitiez
seront estroites, plus s'y trouvera il de desordre quand Folie s'y mettra. Il
retournera, plus d'une Semiramis, plus d'une Biblis, d'une Mirrha, d'une
Canace, d'une Phedra. Il n'y aura lieu saint au monde. Les hauts murs et
treilliz garderont mal les Vestales. La vieillesse tournera son venerable et
paternel amour, en fols et juveniles desirs. Honte se perdra du tout. Il n'y
aura discrecion entre noble, païsant, infidele, ou More, Dame, maitresse,
servante. Les parties seront si inegales, que les belles ne rencontreront les
beaus, ains seront conjointes le plus souvent avec leurs dissemblables. Grands
Dames aymeront quelquefois ceus dont ne daigneroient estre servies. Les gens
d'esprit s'abuseront autour des plus laides. Et quand les povres et loyaus
amans auront langui de l'amour de quelque belle : lors Folie fera jouir quelque
avolé en moins d'une heure du bien oû l'autre n'aura pù ateindre. Je laisse les
noises et querelles, qu'elle dressera par tout, dont s'en ensuivra blessures,
outrages, et meurtres. Et ay belle peur, qu'au lieu, ou Amour ha inventé tant
de sciences, et produit tant de bien, qu'elle n'ameine avec soy quelque grande
oisiveté acompagnee d'ignorance : qu'elle n'empesche les jeunes gens de suivre
les armes et de faire service à leur Prince : ou de vaquer à estudes
honorables: qu'elle ne leur mesle leur amour de paroles detestables : chansons
trop vileines, ivrongnerie et gourmandise : qu'elle ne leur suscite mile
maladies, et mette en infiniz dangers de leurs personnes. Car il n'y ha point
de plus dangereuse compagnie que de Folie. Voilà les maus qui sont à creindre,
si Folie se trouve autour d'Amour. Et s'il avenoit que cette meschante le
voulust empescher ça haut, que Venus ne voulust plus rendre un dous aspect avec
nous autres, que Mercure ne voulust plus entretenir nos alliances, quelle
confusion y auroit il ? Mais j'ay promis ne parler que de ce qui se fait en
terre. Or donq, Jupiter, qui t'apeles pere des hommes, qui leur es auteur de
tout bien, leur donnes la pluie quand elle est requise, seiches l'humidité
superabondante : considere ces maus qui sont preparez aus hommes, si Folie
n'est separee d'Amour. Laisse Amour se resjouir en paix entre les hommes :
qu'il soit loisible à un chacun de converser privément et domestiquement les
personnes qu'il aymera, sans que personne en ait crainte ou soupson : que les
nuits ne chassent, sous pretexte des mauvaises langues, l'ami de la maison de
s'amie : que l'on puisse mener la femme de son ami, voisin, parent, ou bon
semblera, en telle seurté que l'honneur de l'un ou de l'autre n'en soit en rien
ofensé. Et à ce que personne n'ait plus mal en teste, quand il verra telles
privautez, fais publier par toute la Terre, non à son de trompe ou par attaches
mises aus portes des temples, mais en mettant au coeur de tous ceus qui
regarderont les Amans, qu'il n'est possible qu'ils vousissent faire ou penser
quelque Folie. Ainsi auras tu mis tel ordre au fait avenu, que les hommes
auront occasion de te louer et magnifier plus que jamais, et feras beaucoup
pour toi et pour nous. Car tu nous auras delivrés d'une infinité de pleintes,
qui autrement nous seront faites par les hommes, des esclandres que Folie
amoureuse fera au monde. Ou bien si tu aymes mieus remettre les choses en
l'estat qu'elles estoient, contreins les Parques et Destinees (si tu y as
quelque pouvoir) de retourner leurs fuseaus, et faire en sorte qu'à ton
commandement, et à ma priere, et pour l'amour de Venus, que tu as jusques ici
tant cherie et aymee, et pour les plaisirs et contentemens que tous tant que
nous sommes, avons reçuz et recevons d'Amour, elles ordonnent, que les yeus
seront rendus à Cupidon, et la bande otee : à ce que le puissions voir encore
un coup en son bel et naïf estre, piteus de tous les cotez dont on le sauroit
regarder, et riant d'un seulement. O Parques, ne soyez à ce coup inexorables
que l'on ne die que vos fuseaus ont esté ministres de la cruelle vengeance de
Folie. Ceci n'empeschera point la suite des choses à venir. Jupiter composera
tous ces trois jours en un, comme il fit les trois nuits, qu'il fut avec
Alcmene. Je vous apelle, vous autres Dieus, et vous Deesses, qui tant avez
porté et portez d'honneur à Venus. Voici l'endroit ou lui pouvez rendre les
faveurs que d'elle avez reçues. Mais de qui plus dois je esperer, que de toy,
Jupiter ? laisseras tu plorer en vain la plus belle des Deesses ? n'auras-tu
pitié de l'angoisse qu'endure ce povre enfant dine de meilleure fortune ? Aurons
nous perdu nos veuz et prieres ? Si celles des hommes te peuvent forcer et
t'ont fait plusieurs fois tomber des mains, sans mal faire, la foudre que tu
avois contre eus preparee : quel pouvoir auront les notres, ausquels as
communiqué ta puissance et autorité ? Et te prians pour personnes, pour
lesquelles toymesme (si tu ne tenois le lieu de commander) prierois volontiers
: et en la faveur desquelles (si je puis savoir quelque secret des choses
futures) feras possible, apres certeines revolucions, plus que ne demandons,
assugetissant à perpetuité Folie à Amour, et le faisant plus cler voyant que
nul autre des Dieus. J'ay dit.
Incontinent qu'Apolon ut fini son accusacion, toute la
compagnie des Dieus par un fremissement, se montra avoir compassion de la belle
Deesse là resente, et de Cupidon son fils. Et ussent volontiers tout sur
l'heure condamné la Deesse Folie : Quand l'equitable Jupiter par une magesté
Imperiale leur commanda silence, pour ouir la defense de Folie enchargee à
Mercure, lequel commença, à parler ainsi :
MERCURE.
N'atendez point, Jupiter, et vous autres Dieus immortels,
que je commence mon oraison par excuses (comme quelquefois font les Orateurs,
qui creignent estre blamez, quand ils soutiennent des causes apertement
mauvaises), de ce qu'ay pris en main la defense de Folie, et mesmes contre
Cupidon, auquel ay en plusieurs endrois porté tant d'obeïssance, qu'il auroit
raison de m'estimer tout sien : et ay tant aymé la mere, que n'ay jamais
espargné mes allees et venues, tant qu'ay pensé lui faire quelque chose
agreable. La cause, que je defens, est si juste, que ceus mesmes qui ont parlé au contraire, apres m'avoir ouy changeront d'opinion. L'issue du
diferent, comme j'espere, sera telle, que mesme Amour quelque jour me remercira
de ce service, que contre lui je fay a Folie. Cette question est entre deus
amis, qui ne sont pas si outrez l'un envers l'autre, que quelque matin ne se
puissent reconcilier, et prendre plaisir l'un de l'autre, comme au paravant. Si
à l'apetit de l'un, vous chassez l'autre, quand ce desir de vengeance sera
passé (laquelle incontinent qu'elle est achevee commence à desplaire :) si vous
ordonnez quelque cas contre Folie, Amour en aura le premier regret. Et n'estoit
cette ancienne amitié et aliance de ces deus, meintenant aversaires, qui les
faisoit si uniz et conjoins, que jamais n'avez fait faveur à l'un, que l'autre
ne s'en soit senti : je me defierois bien que puissiez donner bon ordre sur ce
diferent, ayant tous suivi Amour fors Pallas : laquelle estant ennemie capitale
de Folie, ne seroit raison qu'elle voulust juger la cause. Et toutefois n'est
Folie si inconnue ceans, qu'elle ne se ressente d'avoir souventefois esté la
bien venue, vous aportant tousiours avec sa troupe quelques cas de nouveau pour
rendre vos banquets et festins plus plaisans. Et pense que tous ceus de vous,
qui ont aymé, ont aussi bonne souvenance d'elle, que de Cupidon mesme. Davantage
elle vous croit tous si equitables et raisonnables, qu'encore que ce fait fust
le votre propre, si n'en feriez vous que la raison. J'ay trois choses à faire. Defendre
la teste de Folie, contre laquelle Amour ha juré : respondre aus acusacions que
j'entens estre faites à Folie : et à la demande qu'il fait de ses yeus. Apolon,
qui ha si long tems ouy les causeurs a Romme, ha bien retenu d'eus à conter
tousjours à son avantage. Mais Folie, comme elle est tousjours ouverte, ne veut
point que j'en dissimule rien : et ne vous en veut dire qu'un mot sans art,
sans fard et ornement quelconque. Et à la pure verité, Folie se jouant avec
Amour, ha passé devant lui pour gaigner le devant, et pour venit plus tot vous
donner plaisir. Amour est entré on colere. Lui et elle se sont pris de paroles.
Amour l'a taché navrer de ses armes qu'il portoit, Folie s'est defendue des
siennes, dont elle ne s'estoit chargee pour blesser personne, mais pource que
ordnairement elle les porte. Car, comme vous savez, ainsi qu'Amour tire au
coeur, Folie aussi se gette aus yeus et à la teste, et n'a autres armes que ses
doits. Amour ha voulu montrer qu'il avoit puissance sur le coeur d'elle. Elle
lui ha fait connoitre qu'elle avoit puissance de lui oter les yeus. II ne se
pleingnoit que de la deformité de son visage. Elle esmue de pitié la lui ha
couvert d'une bande à ce que lon n'aperçust deus trous vuides d'iceus enlaidissans sa face. On dit que Folie ha fait double injure à Amour :
premierement, de lui avoir crevé les yeus : secondement, de lui avoir mis ce
bandeau. On exaggere le crime fait à une personne aymee d'une personne, dont
plusieurs ont afaire. Il faut respondre à ces deux injures. Quant à la
premiere, Je dy : que les loix et raisons humaines ont permis à tous se
defendre contre ceus qui les voudroient ofenser, tellement que ce, que chacun
fait en se defendant, est estimé bien et justement fait. Amour ha esté
l'agresseur. Car combien que Folie ait premierement parlé à Amour, ce n'estoit toutefois pour quereler, mais pour s'esbatre, et se jouer à lui. Folie
s'est defendue. Duquel coté est le tort ? Quand elle lui ust pis fait, je ne
voy point comment on lui on ust pù rien demander. Et si ne voulez croire qu
'Amour ait esté l'agresseur, interroguez le. Vous verrez qu'il reconnoitra
verité. Et n'est chose incroyable en son endroit de commencer tels brouilliz. Ce
n'est d'aujourd'hui, qu'il ha esté si insuportable, quand bon lui ha semblé. Ne
s'ataqua il pas à Mars, qui regardoit Vulcan forgeant des armes, et toutsoudein
le blessa ? et n'y ha celui de cette compagnie, qui n'ait esté quelquefois las
d'ouir ces bravades. Folio rit tousjours, ne pense si avant aus choses, ne
marche si avant pour estre la premiere, mais pource qu'elle est plus pronte et
hative. Je ne say que sert d'alleguer la coutume toleree à Cupidon de tirer de
son arc ou bon lui semble. Car quelle loy ha il plus de tirer à Folie, que
Folie n'a de s'adresser à Amour ? Il ne lui ha fait mal : neanmoins il s'en est
mis en son plein devoir. Quel mal ha fait Folie, rengeant Amour, en sorte qu'il
ne peut plus nuire, si ce n'est d'aventure ? Que se treuve il en eus de capital
? y ha il quelque guet à pens, ports darmes, congregacions illicites, ou autres
choses qui puissent tourner au desordre de la Republique ? C'estoit Folie et un
enfant, auquel ne failloit avoir egard. Je ne say comment te prendre en cet
endroit, Apolon. S'il est si ancien, il doit avoir apris à estre plus modeste,
qu'il n'est : et s'il est jeune, aussi est Folie jeune, et fille de Jeunesse. A
cette cause, celui qui est blessé, en doit demeurer là. Et dorenavant que
personne ne se prenne à Folie. Car elle ha, quand bon lui semblera, dequoy
venger ses injures : et, n'est de si petit lieu, qu'elle doive soufrir les
jeunesses de Cupidon. Quant à la seconde injure, que Folie lui a mis un
bandeau, ceci est une pure calomnie. Car en lui bandant le dessous du front,
Folie jamais ne pensa lui agrandir son mal, ou lui oter le remede de guerir. Et
quel meilleur témoignage faut-il, que de Cupidon mesme ? Il a trouvé bon
d'estre bandé : il ha connu qu'il avoit esté agresseur, et que l'injure
provenoit de lui : il ha reçu cette faveur de Folie. Mais il ne savoit pas
qu'il fust de tel pouvoir. Et quand il ust sù, que lui eust nuy de le prendre ?
Il ne lui devoit jamais estre osté : par consequent donq ne lui devoient estre
ses yeus rendus. Si ses yeux ne lui devoient être rendus, que lui nuit le
bandeau ? Que bien tu te montres ingrat à ce coup, fils de Venus,
quand tu calomnies le bon vouloir que t'ay porté, et interpretes à mal ce que
je t'ay fait pour bien. Pour agraver le fait, on dit que c'estoit en lieu de
franchise. Aussi estoit ce en lieu de franchise, qu'Amour avoit assailli. Les
autels et temples ne sont inventez à ce qu'il soit loisible aus meschans d'y
tuer les bons, mais pour sauver les infortunez de la fureur du peuple, ou du
courrous d'un Prince. Mais celui qui pollue la franchise, n'en doit il perdre
le fruit ? S'il ust bien succedé à Amour, comme il vouloit, et ust blessé cette
Dame, je croy qu'il n'ust pas voulu que lon lui eust imputé ceci. Le semblable
faut qu'il treuve bon en autrui. Folie m'a defendu que ne la fisse miserable,
que ne vous suppliasse pour lui pardonner, si faute y avoit : m'a defendu le
plorer, n'embrasser vos genous, vous adjurer par les gracieus yeus, que
quelquefois avez trouvez agreables venans d'elle, ny amener ses parens, enfans,
amis, pour vous esmouvoir a pitié. Elle vous demande ce que ne lui pouvez
refuser, qu'il soit dit: qu'Amour par sa faute mesme est devenu aveugle. Le
second point qu'Apolon ha touché, c'est qu'il veut estre faites defenses à
Folie de n'approcher dorenavant Amour de cent pas à la ronde. Et ha fondé sa
raison sur ce, qu'estant en honneor et reputacion entre
les hommes, leur causant beaucoup de bien et plaisirs, si Folie y estoit
meslee, tout tourneroit au contraire. Mon intencion sera de montrer qu'en tout
cela Folie n'est rien inferieure à Amour, et qu'Amour ne seroit rien sans elle
: et ne peut estre, et regner sans son ayde. Et pource qu'Amour ha commencé à
montrer sa grandeur par son ancienneté, je feray le semblable : et vous prieray
reduire en memoire comme incontinent que l'homme fut mis sur terre, il commença
sa vie par Folie : et depuis ses successeurs ont si bien continué, que jamais Dame n'ut tant bon credit au monde. Vray est qu'au commencement les hommes
ne faisoient point de hautes folies, aussi n'avoient ils encores aucuns
exemples devant eus. Mais leur folie estoit à courir l'un apres l'autre : à
monter sus un arbre pour voir de plus loin : rouler en la vallee : à menger
tout leur fruit en un coup : tellement que l'hiver n'avoient que menger. Petit
à petit ha cru Folie avec le tems. Les plus esventez d'entre eus, ou pour avoir
rescous des loups et autres bestes sauvages, les brebis de leurs voisins et compagnons, ou pour avoir defendu quelqu'un d'estre
outragé, ou pource qu'ils se sentoient ou plus forts, ou plus beaus, se sont
fait couronner Rois de quelque feuillage de Chesne. Et croissant l'ambicion,
non des Rois, qui gardoient fort bien en ces tems les Moutons, Beufs, Truies et
Asnesses, mais de quelques mauvais garnimens qui les suivoient, leur vivre a
esté séparé du commun. Il ha fallu que les viandes fussent plus delicates,
l'habillernent plus magnifique. Si les autres usoient de laiton, il sont
cherché un metal plus precieus, qui est l'or. Ou l'or estoit commun, ils l'ont
enrichi de Perles, Rubis, Diamans, et de toutes sortes de pierreries. Et, ou
est la plus grand'Folie, si le commun ha ù une loy, les grans en ont pris
d'autres pour eus. Ce qu'ils ont estimé n'estre licite aus autres, se sont
pensé estre permis. Folie ha premierement mis en teste à quelcun de se faire
creindre : Folie ha fait les autres obéïr. Folie ha inventé toute l'excellence,
magnificence, et grandeur, qui depuis à cette cause s'en est ensuivie. Et
neanmoins, qui ha il plus venerable entre les hommes, que ceus qui commandent
aus autres ? Toymesme, Jupiter, les apelles pasteurs de Peuples : veus qu'il
leur soit obeï sous peine de la vie : et neanmoins l'origine
est venue par cette Dame. Mais ainsi que tousjours as acoutumé faire, tu as
converti à bien ce que les hommes avoient inventé à mal. Mais, pour retourner à
mon propos, quels hommes sont plus honnorez que les fols ? Qui fut plus fol
qu'Alexandre, qui se sentant souffir faim, soif et quelquefois ne pouvant
cacher son vin, suget à estre malade et blessé, neanmoins se faisoit adorer
comme Dieu ? Et quel nom est plus celebre entre les Rois : quelles gens ont
esté pour un tems en plus grande reputacion, que les Filozofes ? Si en
trouverez vous peu, qui n'ayent esté abruvez de Folie. Combien pensez vous
qu'elle ait de fois remué le cerveau de Chrysippe ? Aristote ne mourut il de
dueil, comme un fol, ne pouvant entendre la cause du flus et reflus de l'Euripe
? Crate, getant son tresor en la mer, ne fit it un sage tour ? Empedocle qui se
fust fait immortel sans ses sabots d'erain, en avoit il ce qui lui en failloit
? Diogene avec son tonneau : et Aristippe qui se pensoit grand Filosofe, se
sachant bien ouy d'un grand Signeur, estoient its sages ? Je croy qui
regarderoit bien avant leurs opinions, que lon les trouveroit aussi crues,
comme leurs cerveaus estoient mal faits. Combien y ha il d'autres sciences au
monde, lesquelles ne sont que pure resverie ? encore que ceus qui en font
professions, soient estimez grans personnages entre les hommes ? Ceus qui font
des maisons au Ciel, ces geteurs de points, faiseurs de characteres, et autres
semblables, ne doivent ils estre mis en ce reng ? N'est à estimer cette fole
curiosité de mesurer le Ciel, les Estoiles, les Mers, la Terre, consumer son
tems à conter, getter, aprendre mile petites questions, qui de soy sont foles :
mais neanmoins resjouissent l'esprit : le font aparoir grand et subtil autant
que si c'estoit en quelque cas d'importance. Je n'auroy jamais fait, si je
voulois raconter combien d'honneur et de reputacion tous
les jours se donne à cette Dame, de laquelle vous dites tant de mal. Mais pour
le dire en un mot : Mettez moy an monde un homme totalement sage d'un cotè, et
un fol de l'autre : et prenez garde lequel sera plus estimé. Monsieur le sage
atendra que lon le prie, et demeurera avec sa sagesse tout seul, sans que lon
l'apelle à gouverner les Viles, sans que lon l'apelle en conseil : il voudra
escouter, aller posément ou il sera mandé : et on ha afaire de gens qui soient
pronts et diligens, qui faillent plus tot que demeurer en chemin. Il aura tout
loisir d'aller planter des chous. Le fol ira tant et
viendra, en donnera tant à tort et à travers, qu'il rencontrera, enfin quelque
cerveau pareil au sien qui le poussera : et se fera estimer grand homme. Le fol
se mettra entre dix mile harquebuzades, et possible en eschapera : il sera
estimé, loué, prisé, suivi d'un chacun. Il dressera quelque entreprise
escervelee, de laquelle s'il retourne, il sera mis jusques au ciel. Et
trouverez vray, en somme, que pour un homme sage, dont on parlera au monde, y
en aura dix mile fols qui seront à la vogue du peuple. Ne vous sufit il de ceci ? assembleráy je les maus qui seroient au monde sans Folie, et les
commoditez qui proviennent d'elle ? Que dureroit mesme le monde, si elle
n'empeschoit que l'on ne previt les facheries et hazars qui sont en mariage ? Elle
empesche que lon ne les voye et les cache : à fin que le
monde se peuple tousjours à la maniereacoutumee. Combien dureroient peu aucuns
mariages, si la sottise des hommes ou des femmes laissoit voir les vices qui y
sont ? Qui ust traversé les mers, sans avoir Folie pour guide ? se commettre à
la misericorde des vents, des vagues, des bancs, et rochers, perdre la terre de
vuë, aller par voyes inconnues, trafiquer avec gens barbares et inhumaines,
dont est il premierement venu, que de Folie ? Et toutefois par là, sont
communiquees les richesses d'un païs à autre, les sciences, les
façons de faire, et ha esté connue la terre, les proprietez, et natures des
herbes, pierres et animaus. Quelle folie fust ce d'aller sous terre chercher le
fer et l'or ? combien de mestiers faudroit il chasser du monde, si Folie en
estoit bannie ? la plus part des hommes mourroient de faim : Dequoy vivroient
tant d'Avocats, Procureurs, Greffiers, Sergens, Juges, Menestriers, Farseurs,
Parfumeurs, Brodeurs, et dix mile autres mestiers ? Et pource qu'Amour s'est
voulu munir, taut qu'il ha pù, de la faveur d'un chacun, pour faire trouver
mauvais que par moy seule il ait reçu quelque infortune,
c'est bien raison, qu'apres avoir ouy toutes ses vanteries, je lui conte à la
verité de mon fait. Le plaisir qui provient d'Amour, consist quelquefois ou en
une seule personne, ou bien pour le plus, en deus, qui sont, l'amant et l'amie.
Mais le plaisir que Folie donne, n'a si petites bornes. D'un mesme passetems
elle fera rire une grande compagnie. Autrefois elle fera rire un homme seul de
quelque pensee, qui sera venue donner à la traverse. Le plaisir que donne
Amour, est caché et secret : celui de Folie se communique à tout le monde. Il
est si recreatif, que le seul nom esgaie une personne. Qui verra un homme
enfariné avec une bosse derriere entrer en salle, ayant une contenance de fol,
ne rira il incontinent ? Que lon nomme quelque fol insigne, vous verrez qu'à ce
nom quelcun se resjouira, et ne pourra tenir le rire. Tous autres actes de
Folie sont tels, que lon ne peut en parler sans sentir au coeur quelque
allegresse, qui desfache un homme et le provoque à rire. Au contraire, les
choses sages et bien composees, nous tiennent premierement en admiracion : puis
nous soulent et ennuient. Et ne nous feront tant de bien, quelques grandes que
soient et cerimonieuses, les assemblees des grans Signeurs et sages, que fera
quelque folatre compagnie de jeunes gens deliberez, et qui n'auront ensemble
nul respet et consideracion. Seulement icelle voir, resveille les esprits de
l'ame, et les rend plus dispos à faire leurs naturelles operacions : Ou, quand
on sort de ces sages assemblees, la teste fait mal : on est las tant d'esprit
que corps, encore que lon ne soit bougé de sus une sellette. Toutefois, ne faut
estimer que les actes de Folie soient tousjours ainsi legers comme le saut des
Bergers, qu'ils font pour l'amour de leurs amies : ny aussi deliberez comme les
petites gayetez des Satires : ou comme les petites ruses que font les
Pastourelles, quand elles font tomber ceux qui passent
devant elles, leur donnant par derriere la jambette, ou leur chatouillant leur
sommeil avec quelque branche de chesne. Elle en ha, qui sont plus severes,
faits avec grande premeditacion, avec grand artifice, et par les esprits plus
ingenieus. Telles sont les Tragedies que les garçons des vilages premierement
inventerent : puis furent avec plus heureus soin aportees es viles. Les
Comedies ont de là pris leur source. La saltacion n'a ù autre origine : qui est
une representacion faite si au vif de plusieurs et diverses histoires, que
celui qui n'oit la voix des chantres, qui accompaignent les mines du joueur,
entent toutefois non seulement l'histoire, mais les passions et mouvemens : et
pense entendre les paroles qui sont convenables et propres en tels actes : et,
comme disoit quelcun, leurs piez et mains parlans. Les Bouffons qui courent le
monde, en tiennent quelque chose. Qui me pourra dire, s'il y ha chose plus
fole, que les anciennes fables contenues es Tragedies, Comedies et Saltacions ?
Et comment se peuvent exempter d'estre nommez fols, ceus qui les representent,
ayans pris, et prenans tant de peine à se faire sembler autres qu'ils ne sont ?
Est il besoin reciter les autres passetems, qu'a inventez Folie pour garder les hommes de languir en oisiveté ? N'a elle fait faire les somptueus Palais,
Theatres et Amphitheatres de magnificence incroyable, pour laisser témoignage
de quelle sorte de folie chacun en son tems s'esbatoit ? N'a elle esté
inventrice des Gladiateurs, Luiteurs, et Athletes ? N'a elle donné la hardiesse
et dexterité telle à l'homme, que d'oser, et pouvoir combatre sans armes un
Lion, sans autre necessité, que pour estre en la grace et faveur du peuple ? Tant
y en ha qui assaillent les Taureaus, Sangliers, et autres bestes, pour avoir
l'honneur de passer les autres en folie : qui est un combat, qui dure non
seulement entre ceus qui vivent de mesme tems, mais des successeurs avec leurs
predecesseurs. N'estoit ce un plaisant combat d'Antoine avec Cleopatra, à qui
dépendroit le plus en un festin ? Et tout celà seroit peu, si les hommes ne
trouvans en ce monde plus fols qu'eus, ne dressoient querelle contre les morts.
Cesar se fachoit qu'il n'avoit encore commencé a troubler le monde en l'aage,
qu'Alexandre le grand en avoit vaincu une grande partie. Combien Luculle et
autres, ont ils laissé d'imitateurs, qui ont taché à les passer, soit à traiter
les hommes en grand apareil, à amonceler les plaines, aplanir les montaignes,
seicher les lacs, mettre ponts sur les mers (comme Claude Empereur) faire
Colosses de bronze et pierre, arcs trionfans, Pyramides ? Et de cette
magnifique folie en demeure un long tems grand plaisir entre les hommes, qui se
destournent de leur chemin, font voyages expres, pour avoir le contentement de
ces vieilles folies. En somme, sans cette bonne Dame l'homme seicheroit et
seroit lourd, malplaisant et songeart. Mais Folie lui esveille l'esprit, fait
chanter, danser, sauter, habiller en mille façons nouvelles, lesquelles
changent de demi an en demi an, avec tousjours quelque aparence de raison, et
pour quelque commodité. Si lon invente un habit joint et rond,
on dit qu'il est plus seant et propre : quand il est ample et large, plus
honneste. Et pour ces petites folies, et invencions, qui sont tant en
habillemens qu'en contenances et façons de faire, l'homme en est mieus venu, et
plus agreable aux Dames. Et comme j'ay dit des hommes, il y aura
grand'diference entre le recueil que trouvera un fol, et un sage. Le sage sera
laissé sur les livres, ou avec quelques anciennes matrones à deviser de la
dissolucion des habits, des maladies qui courent, ou à demesler quelque longue
genealogie. Les jeunes Dames ne cesseront qu'elles
n'ayent en leur compagnie ce gay et joly cerveau. Et combien qu'il en pousse
l'une, pinse l'autre, descoiffe, leve la cotte, et leur face mille maus : si le
chercheront elles tousjours. Et quand ce viendra à faire comparaison des deus,
le sage sera loué d'elles, mais le fol jouira du fruit de leurs privautez. Vous
verrez les Sages mesmes, encore qu'il soit dit que lon cherche son semblable,
tomber de ce coté. Quand ils feront quelque assemblee, tousjours donneront
charge que les plus fols y soient, n'estimant pouvoir estre bonne compagnie,
s'il n'y ha quelque fol pour resveiller les autres. Et
combien qu'ils s'excusent sur les femmes et jeunes gens, si ne peuvent ils
dissimuler le plaisir qu'ils y prennent, s'adressant tousjours à eus, et leur
faisant visage plus riant, qu'aus autres. Que te semble de Folie, Jupiter ? Est
elle telle, qu'il la faille ensevelir sous le mont Gibel, ou exposer au lieu de
Promethee, sur le mont de Caucase ? Est il raisonnable la priver de toutes
bonnes compagnies, ou Amour sachant qu'elle sera, pour la facher y viendra, et
conviendra que Folie, qui n'est rien moins qu'Amour, lui quitte la place ? S'il
ne veut estre avec Folie, qu'il se garde de s'y trouver. Mais que
cette peine, de ne s'assembler point, tombe sur elle, ce n'est raison. Quel
propos y auroit il, qu'elle ust rendu une compagnie gaie et deliberee, et que
sur ce bon point la fallust desloger ? Encore s'il demandoit que la premier qui
auroit pris la place, ne fust empesché par l'autre, et que ce fust au premier
venu, il y auroit quelque raison. Mais je lui montreray que jamais Amour ne fut
sans la fille de Jeunesse, et ne peut estre autrement : et le grand dommage
d'Amour, s'il avoit ce qu'il demande. Mais c'est une petite colere, qui lui
ronge le cerveau, qui lui fait avoir ces estranges afeccions
: lesquelles cesseront quand il sera un peu refroidi. Et pour commencer à la
belle premiere naissance d'Amour, qui ha il plus despourvu de sens, que la
personne à la moindre ocasion du monde vienne en Amour, en recevant une pomme
comme Cydipee ? en lisant un livre, comme la Dame Francisque de Rimini ? en
voyant, en passant, se rende si tot serve et esclave, et conçoive esperance de
quelque grand bien sans savoir s'il en y ha ? Dire que c'est la force de l'oeil de la chose aymee, et que de là sort une sutile
evaporacion, ou sang, que nos yeus reçoivent, et entre jusques au coeur : ou,
comme pour loger un nouvel hoste, faut pour lui trouver sa place, mettre tout
en desordre. Je say que chacun le dit : mais, s'il est vray, j'en doute. Car
plusieurs ont aymé sans avoir ù cette ocasion, comme le jeune Gnidien, qui ayma
l'euvre fait par Praxitelle. Quelle influxion pouvoit il recevoir d'un oeil
marbrin ? Quelle sympathie y avoit il de son naturel chaud et ardent par trop,
avec une froide et morte pierre ? Qu'est ce donq qui l'enflammoit ? Folie, qui estoit logee en son esprit. Tel feu estoit celui de Narcisse. Son
oeil ne recevoit pas le pur sang et sutil de son coeur mesme : mais la fole
imaginacion du beau pourtrait, qu'il voyoit en la fonteine, le tourmentoit. Exprimez
tant que voudrez la force d'un oeil : faites le tirer mile traits par jour :
n'oubliez qu'une ligne qui passe par le milieu, jointe avec le sourcil, est un
vray arc : que ce petit humide, que lon voit luire au milieu, est le trait
prest à partir : si est ce que toutes ces flesches n'iront en autres coeurs,
que ceus que Folie aura preparez. Que tant de grans personnages, qui ont esté
et sont de present, ne s'estiment estre injuriez, si pour avoir aymé je les nomme fols. Qu'ils se prennent à leurs Filozofes, qui ont estimé Folie
estre privacion de sagesse, et sagesse estre sans passions : desquelles Amour
ne sera non plus tot destitué, que la Mer d'ondes et vagues : vray est,
qu'aucuns dissimulent mieus leur passion : et s'ils s'en trouvent mal, c'est
une autre espece de Folie. Mais ceus qui montrent leurs afeccions estans plus
grandes que les secrets de leurs poitrines, vous rendront et exprimeront une si
vive image de Folie, qu'Apelles ne la sauroit mieus tirer au vif. Je vous prie
imaginer un jeune homme, n'ayant grand afaire, qu'à se faire aymer : pigné,
miré, tiré, parfumé : se pensant valoir quelque chose, sortir de sa maison le
cerveau embrouillé de mile consideracions amoureuses : ayant discouru mile bons
heurs, qui passeront bien loin des cotes : suivi de pages et laquais habillez
de quelque livree representant quelque travail, fermeté, et esperance : et en
cette sorte viendra trouver sa Dame à l'Eglise : autre plaisir n'aura qu'à
getter force oeillades, et faire quelque reverence en passant. Et que sert ce
seul regard ? Que ne va il en masque pour plus librement parler ? Là se fait
quelque habitude, mais avec si peu de demontrance
du coté de la Dame, que rien moins. A la longue it vient quelque privauté: mais
il ne faut encore rien entreprendre, qu'il n'y ait plus de familiarité. Car
lors on n'ose refuser d'ouir tous les propos des hommes, soient bons ou
mauvais. On ne creint ce que lon ha acoutumé voir. On prent plaisir à disputer
les demandes des poursuivans. I1 leur semble que la place qui parlemente est
demi gaignee. Mais s'il avient, que, comme les femmes prennent volontiers
plaisir à voir debatre les hommes, elles leur ferment quelquefois rudement la
porte, et ne les apellent à leurs petites privautez, comme elles souloient,
voilà mon homme aussi loin de son but comme
n'a gueres s'en pensoit pres. Ce sera à recommencer. Il faudra trouver le moyen
de se faire prier d'acompagner sa Dame en quelque Eglise, aus jeus, et autres
assemblees publiques. Et ce pendant expliquer ses passions par soupirs et
paroles tremblantes : redire cent fois une mesme chose : protester, jurer,
promettre à celle qui possible ne s'en soucie, et est tournee ailleurs et
promise. Il me semble que seroit folie parler des sottes et plaisantes Amours
vilageoises : marcher sur le bout du pié, serrer le petit doit; apres que lon
ha bien bu, escrire sur le bout de la table avec du vin, et entrelasser son nom
et celui de s'amie : la mener premiere à la danse, et la tourmenter tout un jour au Soleil. Et encore ceus, qui par longues
alliances, ou par entrees ont pratiqué le moyen de voir leur amie en leur
maison, ou de leur voisin, ne viennent en si estrange folie, que ceus qui n'ont
faveur d'elles qu'aus lieus publiques et festins : qui de cent soupirs n'en
peuvent faire connoitre plus d'un ou deus le mois : et neamnoins pensent que
leurs amies les doivent tous conter. Il faut avoir tousjours pages aus
escoutes, savoir qui va, qui vient, corrompre des chambrieres à beaus deniers,
perdre tout un jour pour voir passer Madame par la rue, et pour toute
remuneracion, avoir un petit adieu avec quelque souzris, qui le fera retourner chez soy plus content, que quand Ulysse vid la fumee de son
Itaque. Il vole de joye : il embrasse l'un, puis l'autre : chante vers :
compose, fait s'amie la plus belle qui soit au monde combien que possible soit
laide. Et si de fortune survient quelque jalousie, comme il avient le plus
souvent, on ne rit, on ne chante plus : on devient pensif et morne : on connoit
ses vices et fautes : on admire celui que lon pense estre aymé : on parangonne
sa beauté, grace, richesse, avec celui duquel on est jalous : puis soudein on le vient à despriser : qu'il n'est possible, estant de si
manvaise grâce, qu'il soit aymé : qu'il est impossible qu'il face tant son
devoir que nous, qui languissons, mourons, brulons d'Amour. On se pleint, on
apelle s'amie cruelle, variable : lon se lamente de son malheur et destinee. Elle
n'en fait que rire, on lui fait acroire qu'à tort il se pleint : on trouve
mauvaises ses querelles, qui ne viennent que d'un coeur soupsonneus et jalous :
et qu'il est bien loin de son conte : et qu'autant lui est de l'un que de
l'autre. Et lors je vous laisse penser qui ha du meilleur. Lors il faut
connoitre que lon ha failli par bien servir, par masques magnifiques, par
devises bien inventees, festins, banquets. Si la commodité se trouve, faut se
faire paroitre par dessus celui dont on est jalous. Il faut se montrer liberal
: faire present quelquefois de plus que lon n'a : incontinent qu'on s'aperqoit
que lon souhaite quelque chose, l'envoyer tout soudain, encores qu'on n'en soit
requis : et jamais ne confesser que lon soit povre. Car c'est une tresmauvaise
compagne d'Amour que Povreté : laquelle estant survenue, on connoit sa folie,
et l'on s'en retire à tard. Je croy que ne voudriez point ressembler encore à cet
Amoureus, qui n'en ha que le nom. Mais prenons le cas que lon lui rie, qu'il y
ait quelque reciproque amitié, qu'il soit prié se trouver en quelque lieu : il
pense incontinent qu'il soit fait, qu'il recevra quelque bien, dont il est bien
loin : une heure en dure cent : on demande plus de fois quelle heure il est :
on fait semblant n'estre demandé : et quelque mine que lon face, on lit au
visage qu'il y ha quelque passion vehemente. Et quand on aura bien couru, on
trouvera que ce n'est rien, et que c'estoit pour aller en compagnie se promener
sur l'eau, ou en quelque jardin : ou aussi tot un autre aura faveur de parler à
elle que lui, qui ha esté convié. Encore ha il ocasion de
se contenter, à son avis. Car si elle n'ust plaisir de le voir, elle ne l'ust demandé
en sa compagnie. Les plus grandes et hazardeuses folies suivent tousjours
l'acroissement d'Amour. Celle qui ne pensoit qu'à se jouer au commencement, se
trouve prise. Elle se laisse visiter à heure suspecte. En quels dangers ? D'y
aller accompagnée, seroit declarer tout. Y aller seul, est hazardeus. Je laisse
les ordures et infeccions, dont quelque fois on est parfumé. Quelquefois se
faut desguiser en portefaix, en cordelier, en femme : se faire porter dens un
coffre à la merci d'un gros vilain, que s'il savoit ce qu'il porte, le lairroit
tomber pour avoir sondé son fol faix. Quelquefois ont esté surpris, batuz,
outragez, et ne s'en ose lon vanter. Il se faut guinder par fenestres, par sus
murailles, et tousjours en danger, si Folie n'y tenoit la main. Encore ceus cy
ne sont que des mieus payez. I1 y en ha qui rencontrent Dames cruelles,
desquelles jamais on n'obtient merci. Autres sont si rusees, qu'apres les avoir
menez jusques aupres du but, les laissent là. Que font ils ? apres avoir
longuement soupiré, ploré et crié, les uns se rendent Moynes : les autres
abandonnent le païs : les autres se laissent mourir. Et penseriez vous, que les
amours des femmes soient de beaucoup plus sages ? les plus froides se laissent
bruler dedens le corps avant que de rien avouer. Et combien qu'elles vousissent
prier, si elles osoient, elles se laissent adorer : et tousjours refusent ce
qu'elles voudroient bien que lon leur otast par force. Les autres n'atendent
que l'ocasion : et heureus qui la peut rencontrer : Il ne faut avoir creinte
d'estre esconduit. Les mieus nees ne se laissent veincre, que par le tems. Et
se connaissans estre aymees, et endurant en fin le semblable mal qu'elles ont
fait endurer à autrui, ayant fiance de celui auquel elles se descouvrent,
avouent leur foiblesse, confessent le feu qui les brule : toutefois encore un
peu de honte les retient, et ne se laissent aller, que vaincues, et consumees à
demi. Et aussi quand elles sont entrees une fois avant, elles font de beaus
tours. Plus elles ont resisté à Amour, et plus s'en treuvent prises. Elles
ferment la porte à raison. Tout ce qu'elles creingnoient, ne le doutent plus. Elles
laissent leurs ocupacions muliebres. Au lieu de filer, coudre, besongner au
point, leur estude est se bien parer, promener es Eglises, festes, et banquets
pour avoir tousjours quelque rencontre de ce qu'elles ayment. Elles prennent la plume et le lut en main : escrivent et chantent
leurs passions : et en fin croit tant cette rage, qu'elles abandonnent
quelquefois pere, mere, maris, enfans, et se retirent où est leur coeur. Il n'y
ha rien qui plus se fache d'estre contreint, qu'une femme : et qui plus se
contreingne, ou elle ha envie montrer son afeccion. Je voy souvente fois une
femme, laquelle n'a trouvé la solitude et prison d'environ sept ans longue,
estant avec la personne qu'elle aymoit. Et combien que nature ne lui ust nié
plusieurs graces, qui ne la faisoient indine de toute bonne compagnie, si est
ce qu'elle ne vouloit plaire à autre qu'à celui qui la tenoit prisonniere. J'en
ay connu une autre, laquelle absente de son ami, n'alloit jamais dehors
qu'acompagnee de quelcun des amis et domestiques de son bien aymé : voulant
tousiours rendre témoignage de la foy qu'elle lui portoit. En somme quand cette
afeccion est imprimee en un coeur genereus d'une Dame, elle y est si forte,
qu'à peine se peut elle efacer. Mais le mal est, que le plus souvent elles
rencontrent si mal : que plus ayment, et moins sont aymees. Il y aura quelcun,
qui sera bien aise leur donner martel en teste et fera semblant d'aymer
ailleurs, et n'en tiendra conte. Alors les povrettes entrent en estranges
fantasies : ne peuvent si aisément se defaire des hommes, comme les hommes des
femmes, n'ayans la commodité de s'eslongner et commencer
autre parti, chassans Amour avec autre Amour. Elles blament tous les hommes
pour un. Elles apellent foles celles qui ayment. Maudissent le jour que
premierement elles aymerent. Protestent de jamais n'aymer : mais celà ne leur
dure gueres. Elles remettent incontinent devant les yeus ce qu'elles ont tant
aymé. Si elles ont quelque enseigne de lui, elles la baisent, rebaisent, sement
de larmes, s'en font un chevet et oreiller, et s'escoutent elles mesmes
pleingnantes leurs miserables destresses. Combien en voy je, qui se retirent
jusques aus Enfers, pour essaier si elles pourront, comme jadis Orphee,
revoquer leurs amours perdues ? Et en tous ces actes, quels traits trouvez vous que de Folie ? Avoir le coeur separé de soymesme,
estre meintenant en paix, ores en guerre, ores en treves : couvrir et cacher sa
douleur : changer visage mile fois le jour sentir le sang qui lui rougit la
face, y montant: puis soudein s'enfuit, la laissant palle, ainsi que honte,
esperance, ou peur, nous gouvernent : chercher ce qui nous tourmente, feingnant
le fuir, et neanmoins avoir creinte de le trouver : n'avoir qu'un petit ris
entre mile soupirs : se tromper soymesme : bruler de loin, geler de pres : un
parler interrompu : un silence venant tout à coup : ne sont ce tous signes d'un
homme aliené de son bon entendement ? Qui excusera
Hercule devidant les pelotons d'Omphale ? Le sage Roy Hebrieu avec cette grande
multitude de femmes ? Annibal s'abatardissant autour d'une Dame ? et mains
autres, que journellement voyons s'abuser tellement qu'ils ne se connoissent
eus mesmes. Qui en est cause, sinon Folie ? Car c'est celle en somme, qui fait
Amour grand et redouté : et le fait excuser, s'il fait quelque chose autre que
de raison. Reconnois donq, ingrat Amour, quel tu es, et de combien de biens je
te suis cause. Je te fay grand : je te fay eslever ton nom : voire et ne
t'eussent les hommes reputé Dieu sans moy. Et apres
que t'ay tousjours acompagné, tu ne me veus seulement abandonner, mais me veus
ranger à cette suggeccion de fuir tous les lieus ou tu seras. Je croy avoir
satisfait à ce qu'avois promis montrer : que jusques ici Amour n'avoit esté
sans Folie, Il faut passer outre, et montrer qu'impossible et d'estre
autrement. Et pour y entrer : Apolon, tu me conseilleras, qu'Amour n'est autre
chose qu'un desir de jouir, avec une conjonccion, et assemblement de la chose
aymee. Estant Amour desir, ou, quoy que ce soit, ne pouvant estre sans desir :
il faut confesser qu'incontinent que cette passion vient saisir l'homme, elle
l'altere et immue. Car le desir incessamment se demeine dedens l'ame, la
poingnant tousjours et resveillant. Cette agitacion d'esprit, si elle estoit
naturelle, elle ne l'afligeroit de la sorte qu'elle fait : mais, estant contre
son naturel, elle le malmeme, en sorte qu'il se fait tout autre qu'il n'estoit.
Et ainsi en soy n'estant l'esprit à son aise, mais troublé et
agité, ne peut estre dit sage et posé. Mais encore fait il pis : car il est
contreint se descouvrir : ce qu'il ne fait que par le ministere et organe du
corps et membres d'icelui. Estant une fois acheminé, il faut que le poursuivant
en amours face deus choses : qu'il donne à connoitre qu'il ayme : et qu'il se
face aymer. Pour le premier, le bien parler y est bien requis : mais seul ne
suffira il. Car le grand artifice, et douceur inusitee, fait soupsonner pour le
premier coup, celle qui l'oit : et la fait tenir sur ses gardes. Quel autre
témoignage faut il ? Tousjours l'ocasion ne se presente à
combatre pour sa Dame, et defendre sa querelle. Du premier abord vous ne vous
ofrirez à lui ayder en ses afaires domestiques. Si faut il faire à croire que
l'on est passionné. Il faut long tems, et long service, ardentes prieres, et
conformité de complexions. L'autre point, que l'Amant doit gaigner, c'est se
faire aymer : lequel provient en partie de l'autre. Car le plus grand
enchantement, qui soit pour estre aymé, c'est aymer. Ayez tant de
sufumigacions, tant de characteres, adjuracions,
poudres, et pierres, que voudrez : mais si savez bien vous ayder, montrant et
declarant votre amour : il n'y aura besoin de ces estranges receptes. Donq pour
se faire aymer, il faut estre aymable. Et non simplement aymable, mais au gré
de celui qui est aymé, auquel se faut renger, et mesurer tout ce que voudrez
faire ou dire. Soyez paisible et discret. Si votre Amie ne vous veut estre
telle, il faut changer voile, et naviguer d'un autre vent : ou ne se mesler
point d'aymer. Zethe et Amphion ne se pouvoient acorder, pource que la vocation
de l'un ne plaisoit à l'autre. Amphion ayma mieus changer, et
retourner en grace avec son frere. Si la femme que vous aymez est avare, il
faut se transmuer en or, et tomber ainsi en son sein. Tous les serviteurs et
amis d'Atalanta estoient chasseurs, pource qu'elle y prenoit plaisir. Plusieurs
femmes, pour plaire à leurs Poëtes amis, ont changé leurs paniers et coutures,
en plumes et livres. Et certes il est impossible plaire, sans suivre les
afeccions de celui que nous cherchons. Les tristes se fachent d'ouir chanter. Ceus,
qui ne veulent aller que le pas, ne vont volontiers avec ceus qui tousjours
voudroient courir. Or me dites, si ces mutacions contre notre naturel ne sont
vrayes folies, ou non exemptes d'icelle ? On dira qu'il se peut trouver des
complexions si semblables, que l'Amant n'aura point de peine de se transformer
es meurs de l'Aymee. Mais si cette amitié est tant douce et aisee, la folie
sera de s'y plaire trop : en quoy est bien dificile de mettre ordre. Car si
c'est vray amour, il est grand et vehement, et plus fort que toute raison. Et,
comme le cheval ayant la bride sur le col, se plonge si avant dedens cette
douce amertume, qu'il ne pense aus autres parties de l'ame, qui demeurent
oisives : et par une repentance tardive, apres un long tems témoigne à ceus qui
l'oyent, qu'il ha esté fol comme les autres. Or si vous ne trouvez folie en Amour de ce coté là, dites moi entre vous autres Signeurs, qui faites tant
profession d'Amour, ne confessez vous, que Amour cherche union de soy avec la
chose aymee ? qui est bien le plus fol desir du monde : tant par ce, que le cas
avenant, Amour faudroit par soymesme, estant l'Amant et l'Aymé confonduz
ensemble, que aussi il est impossible qu'il puisse avenir, estant les especes
et choses individues tellement separees l'une de l'autre, qu'elles ne se
peuvent plus conjoindre, si elles ne changent de forme. Alleguez moy des
branches d'arbres qui s'unissent ensemble. Contez moy toutes sortes d'Antes,
que jamais le Dieu des jardins invente. Si ne trouverez vous point que deus
hommes soient jamais devenuz en un : et y soit le Gerion à trois corps tant que
voudrez. Amour donq ne fut jamais sans la compagnie de Folie : et ne le sauroit
jamais estre. Et quand il pourroit ce faire, si ne le devroit pas souhaiter :
pource que l'on ne tiendroit conte de lui a la fin. Car quel pouvoir auroit il,
ou quel lustre, s'il estoit pres de sagesse ? Elle lui diroit, qu'il ne
faudroit aymer l'un plus que l'autre : ou pour le moins n'en faire semblant de
peur de scandaliser quelcun. Il ne faudroit rien faire plus pour l'un que pour
l'autre : et seroit à la fin Amour ou aneanti, ou divisé en tant de pars, qu'il
seroit bien foible. Tant s'en faut que tu doives estre sans Folie, Amour, que
si tu es bien conseillé, tu ne redemanderas plus tes yeus. Car il ne t'en est besoin, et te peuvent nuire beaucoup : desquels si tu
t'estois bien regardé quelquefois, toymesme te voudrois mal. Pensez vous qu'un
soudart, qui va à l'assaut, pense au fossé, aus ennemis, et mile harquebuzardes
qui l'atendent ? non. Il n'a autre but, que parvenir au haut de la bresche : et
n'imagine point le reste. Le premier qui se mit en mer, n'imaginoit pas les
dangers qui y sont. Pensez vous que le joueur pense jamais perdre ? Si sont ils
tous trois au hazard d'estre tuez, noyez, et destruiz.
Mais quoy, ils ne voyent et ne veulent voir ce qui leur est dommageable. Le
semblable estimez des Amans : que si jamais ils voyent, et entendent clerement
le peril où ils sont, combien ils sont trompez et abusez, et quelle est
l'esperance qui les fait tousjours aller avant, jamais n'y demeureront une
seule heure. Ainsi se perdroit ton regne, Amour : lequel dure par ignorance,
nonchaillance, esperance, et cecité, qui sont toutes damoiselles de Folie, lui
faisans ordinaire compagnie. Demeure donq en paix, Amour : et ne vien rompre
l'ancienne ligue qui est entre toy et moy: combien que tu n'en susses rien
jusqu'à present. Et n'estime que je t'aye crevé les yeus, mais que je t'ay
montré, que tu n'en avois aucun usage auparavant, encore qu'ils te fussent à la
teste, que tu as de present. Reste de te prier, Jupiter, et vous autres Dieus,
de n'avoir point respect aus noms (comme je say que n'aurez) mais regarder à la
verité et dinité des choses. Et pourtant, s'il est plus honorable entre les
hommes dire un tel ayme, que, il est fol : que celà leur soit imputé à
ignorance. Et pour n'avoir en commun la vraye intelligence des choses, ny pù
donner noms selon leur vray naturel, mais au contraire avoir baillé beaus noms
à laides choses, et laids aus belles, ne delaissez, pour ce, à me conserver
Folie en sa dinité et grandeur. Ne laissez perdre cette belle Dame, qui vous ha
donné tant de contentement avec Genie, Jeunesse, Bacchus, Silene, et ce gentil
Gardien des jardins. Ne permettez facher celle, que vous avez conservee jusques
ici sans rides, et sans pas un poil blanc. Et n'otez, a l'apetit de quelque
colere, le plaisir d'entre les hommes. Vous les avez otez du Royaume de Saturne
: ne les y faites plus entrer : et, soit en Amour, soit en autres afaires, ne
les enviez, si pour apaiser leurs facheries, Folie les fait esbatre et s'esiouir.
J'ay dit.
Quand Mercure ut fini la defense de Folie, Jupiter voyant
les Dieus estre diversement afeccionnez et en
contrarietez d'opinions, les uns se tenans du coté
de Cupidon, les autres se tournans à aprouver la cause de Folie : pour apointer le diferent, va prononcer un arrest interlocutoire en cette
maniere :
Pour la dificulté et importance de vos diferens, et
diversité d'opinions, nous avons remis votre afaire d'ici à trois fois, sept
fois, neuf siecles. Et ce pendant vous commandons vivre amiablement ensemble,
sans vous outrager l'un l'autre. Et guidera Folie l'aveugle Amour, et le
conduira par tout ou bon lui semblera. Et sur la restitucion de ses yeus, apres
en avoir parlé aus Parques, en sera ordonné.
FIN DU DEBAT D'AMOUR ET DE
FOLIE.